Louis Marette, l’ivresse de la force

 

À Mazères et dans les environs, Louis Marette, chevalier de la Légion d’honneur, pose au garant de la « mémoire », autrement dit au parrain de ce qu’il convient de ne pas oublier concernant les moments de l’histoire de France où des Français se sont comportés conformément à ce qu’on attend de citoyens dont la patrie est en danger.

Jusque-là, rien à redire, n’est-ce pas ?

Or, voici ce qu’affirme, ou plus exactement ce que répète à l’envi cet édile en mal de gloire : « La plupart de ces passeurs de mémoire ont disparu, mais il ne faut pas pour autant ranger ces mémoires dans un tiroir de nos archives. Il faut rappeler que c’était des gens comme vous, comme nous, qui ont répondu à l’appel du 18 juin 1940 et ils ont tout abandonné pour se mobiliser. Et par leur sacrifice et leur courage, ils ont rendu à la France son honneur. » (Trémoulet – 8 mai 2012)

De pareilles calembredaines méritent d’être commentées, d’autant que ce mémorialiste caricatural s’adresse à la jeunesse pour l’entraîner dans les méandres de sa déplaisante pensée d’homme de peine.

Premièrement, nous avons déjà noté que les fameux monuments aux morts ne rendent pas hommage à tous les morts pour la France. La constitution et la vocation même de ces monuments interdisent qu’on y grave les noms de tous ceux qui, n’étant pas nés dans une commune française, en sont exclus : Français d’ailleurs, « indigènes », « étrangers », etc. Allez faire un tour au Salon du livre de Mirepoix ; vous y rencontrerez des esprits plus éclairés que celui de notre annaliste municipal. Les passeurs de mémoire devraient limiter leurs communions aux larmes qu’il faut encore verser avec les familles qui ont perdu un enfant à la guerre. Des larmes suffiraient à instruire les esprits contemporains de la douleur et de la colère qui régissent ces temps obscurs, mais la soif de reconnaissance qui illustre assez bien le discernement en rade de Louis Marette s’accorde mieux avec les discours boursouflés de la propagande droitiste.

Deuxièmement, les Français de métropole qui ont entendu l’appel du 18 juin furent tellement rares que l’historien est en droit de douter de ceux qui prétendent le contraire, révisionnisme rendu nécessaire cette fois par la documentation. Les Français qui se sont retrouvés en Angleterre en 1940 sont essentiellement des soldats mobilisés et vaincus que les Anglais ont récupérés avec empressement, contrairement à ce qu’en disait et dit encore le prosélytisme pétainiste, leur évitant ainsi de croupir dans des camps de prisonniers. Quelques bourgeois ayant monnaie sonnante pour se payer le voyage, en toute honnêteté patriotique (lire les mémoires de Daniel Cordier), ont atteint les côtes britanniques sans encombre.

Troisièmement, de Gaulle lui-même, vaincu et ayant abandonné ses hommes aux mains de l’envahisseur, du coup sous secrétaire d’Etat à la Défense nationale et à la Guerre, s’est vu confié une mission par Paul Reynaud, à un moment où le gouvernement hésitait encore entre l’armistice et la continuation du combat. On se doute que les avions anglais, soigneusement mis en réserve, intéressaient au moins l’esprit de ceux qui voulaient continuer le combat. Pour convaincre Churchill de les utiliser, de Gaulle a donc embarqué à bord d’un avion confortable et s’est envolé vers Albion avec femme et enfants, emportant ses pénates et non pas son fourbis comme on a voulu nous le faire croire, car dans ce cas il aurait laissé sa famille au château. Il n’a convaincu personne ! Rien de glorieux à cela : il n’est pas revenu de sa mission. Était-ce bien utile, d’ailleurs ?

Reste qu’à cette date, l’honneur de la France n’est pas encore taché. Signer l’armistice n’engage aucunement Pétain dans la trahison. Ce n’est au reste pas en trahissant son pays qu’il a commencé à en ternir l’honneur, mais en pointant le doigt capital de l’État sur des communautés lâchement mises en scène au Grand Palais ou internées comme indésirables dans des territoires aussi dégradants que le camp du Vernet. Hélas, la justice française d’après guerre, servie par ceux-là mêmes qui avaient prêté serment à Pétain pour punir les Français résistants, a tellement mal fait son travail qu’il est aujourd’hui permis, par la Cour européenne de justice, de « défendre » le maréchal en tout bien tout honneur et sans aucune atteinte à la dignité humaine. Le comportement commun à de Gaulle, Mitterrand et Chirac n’est sans doute pas étranger à cette décision. « À qui profite le crime ? n’est pas une preuve suffisante de culpabilité, » écrit Noam Chomsky…

Contrairement à ce qu’affirme Louis Marette, les Français qui ont « tout abandonné » pour se battre contre l’ennemi n’ont pas été inspirés par l’appel du 18 juin. Toutes nos familles savent, douloureusement, et Louis Marette devraient le savoir, que ceux qui sont partis ne se sont pas donné rendez-vous en Angleterre, mais en Afrique du Nord. Jeunes la plupart du temps, ils ont quitté la maison familiale avec un maigre bagage et sans armes. Ils ont traversé la frontière des Pyrénées et, comme tout le monde le sait parce que ceux qui ont survécu ont en témoigné, ils ont été cueillis par les gardias civiles qu’on appelait encore à l’époque des carabiniers. Pillés jusqu’à la peau, ils ont attendu, au camp de Miranda par exemple, que l’armée française d’Afrique du Nord les échangeât contre du blé. Puis, les voilà dans les goumiers, par exemple, vêtus de blancs et ceints de soie rouge et bleue, juchés sur des mulets faisant office de chevaux et pétaradant de la chiasse dans un bel ensemble, comme cela arrive en temps de pénurie.

Etc.

Un peu compliqué comme Histoire pour Louis Marette !!!!

Depuis, l’Histoire a été réécrite par des historiens. Elle est complexe, pas facile à cerner avec les moyens de l’éducation qu’on doit aux enfants, mais chacun s’attèle à cette tâche difficile avec du cœur à l’ouvrage et surtout avec toute l’honnêteté intellectuelle qu’exige la seule vérité. Cela dit en passant, car il n’existe aucun « devoir de mémoire », la porte étant plutôt laissée ouverte à la curiosité et aux spéculations philosophiques comme il convient à toute civilisation digne de ce nom.

Nous ne sommes pas prêt, nous, honorables citoyens, à augmenter les manuels d’histoire d’évènements aussi contestables que la victoire des sans-culottes à Valmy ou, en plus rigolo, la barbe fleuri de l’empereur ou le mont de Vénus de la Jeanne. L’appel du 18 juin relève de cet ordre-là et non pas de la réalité qui est le nerf de l’enseignement, du moins en temps ordinaires.

Prenons plutôt l’exemple de Robert Paxton, officier de la Légion d’honneur, qui raisonne en savant avec des chiffres et des preuves indiscutables, et de Marc Ferro qui le contredit avec des arguments tirés de l’expérience humaine, comme la « peur d’être fusillé » qui fut sans doute le sentiment le plus partagé par les Français de l’époque. Les prestations de Noël-Noël en père tranquille des réseaux ont fait long feu.

Mais il se trouve encore des mauvais plaisants pour s’interposer entre la vérité, complexe et ardue, et les faits que la mémoire et les rapports circonstanciés troublent de leurs eaux.

Oui, des Français se sont battus, à divers titres. Mais ils n’étaient pas seuls. Et leurs alliés dans la guerre n’étaient pas leurs seuls compagnons. Il aurait fait comment, Juin, au Monte Cassino, sans les tabors, les goumiers et autres fantassins d’élite de la CEF ? Sans compter que l’armée elle-même a souvent trahi les siens.

Que la mémoire s’attache à ne pas oublier les sacrifices demeure un acte sans valeur si l’Histoire est amputée de sa meilleure justification.

Que Louis Marette consacre une partie de son temps à rendre hommage au martyr est tout à son honneur, mais celui-ci serait entier, et il ne l’est pas ! s’il fermait son caquet une bonne fois pour toutes pour qu’on puisse écouter ceux qui savent vraiment. La jeunesse n’a pas besoin d’autre chose, en tous cas elle peut se passer des sornettes que Louis Marette prétend enfoncer dans la mémoire collective.

Ne pas transformer les monuments aux morts en chapelles, c’est la moindre des choses de la part de l’édile qui, en dehors des tâches qui lui sont dévolues, représente tous ses administrés sans distinction et, par eux, en toute humilité, le reste du monde.

Le devoir est facile, la mémoire ne l’est pas. Preuve qu’avant de se souvenir, il faut bien faire ses devoirs et surtout les donner à corriger à ceux qui savent et ne risquent pas, parce qu’ils sont savants et sincères, d’empoisonner l’esprit de la jeunesse.

 

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