Aimé Césaire – Discours sur le colonialisme

 

Aimé Césaire

 

Une fois l’an, il n’est pas mauvais de relire d’un trait le Discours sur le colonialisme d’Aimée Césaire (Éditions PRÉSENCE AFRICAINE). La question y est tellement bien posée qu’il est difficile d’y répondre quand on est un salaud ou un pédant. Aimée Césaire, grand homme dans le sens où de Gaulle ne l’était pas, associe en lui-même le poète et l’homme d’action. C’est évidemment de ce côté de l’humain qu’il faut rechercher l’exemple à suivre et non pas dans le panthéon de la République qui, en comparaison, a des airs de poubelle avec des choses encore bonnes à consommer et d’autres qu’il faut absolument jeter. Une instruction civique digne de ce nom devrait s’inspirer de cet homme le plus simplement du monde : en enseignant son œuvre de poète de génie et son discours d’homme politique de premier plan. Au lieu de ça, les caves locaux et leurs dabes en déroute, autrement dit la racaille UMP et Cie, continuent de propager autant les saloperies de leurs actes que le pédantisme de leurs projets. Parallèlement à cet esprit an 40, l’été 42 qui s’annonce paraît bien diaphane. Nos Américains de circonstance n’ont pas l’intention de toucher aux sacro-saintes institutions et surtout pas de retirer les cadavres discutables que l’Histoire reconsidère cette fois sans retenue, comme il sied à une science. Le débarquement entrepris par cette gauche a des airs de déjà vu. On tourne en rond. Pourtant, nous ne manquons pas de matière à discuter et même à mettre en application. Mélange d’inculture flagrante et d’intentions malveillantes,  larbins et fils à papa nourrissent ce retour d’histoire qui n’a pas fini d’occuper nos veillées. Relire le Discours sur le colonialisme, c’est se préparer à changer radicalement le sens à donner à l’action politique. 

Dans un de ces trop rares reportages auxquels la télévision préfère depuis belle lurette le discours propagandiste des images montées et commentées [139], de jeunes Saoudiens s’exprimaient devant la caméra, accroupis en demi-cercle devant elle. C’étaient des pauvres, des êtres sans avenir professionnel ni social, condamnés de surcroît à la virginité ou au viol. Renvoi de miroir, non reflet dont le Royaume ne sait pas se passer malgré des pratiques judiciaires despotiques et cruelles. Misère des profondeurs de l’âme dont la civilisation arabe, mère de tous les contrastes et de toutes les beautés tangentes qu’il a été donné à l’homme de haïr et de contempler, possède le secret bien gardé malgré le spectacle des sacrifices punitifs. Ces jeunes n’envisageaient pas de devenir autre chose que ce à quoi les destinait leur condition à la fois d’Arabes et de pauvres. Ils maniaient des téléphones portables pour se gaver de séquences pornographiques avec l’assurance de ne pas pécher puisque, selon les données du mulla, les femmes en question n’étaient pas des Arabes. Un racisme abouti accompagnait leur perdition religieuse savamment mise à la place de la conviction, toujours plus acceptable, et mêlée à un discours clairement orienté vers la lutte contre tout ce qui n’est pas donné à Dieu ou donné par lui. Cependant, ces jeunes ne cultivaient pas l’illusion. Il voulaient simplement se donner l’air de se soumettre. Leur existence était celle de chapardeurs, en attendant des délits plus sérieux et, au bout d’un voyage qu’ils prévoyaient court et agité, le crime qui les conduirait à la potence après des mutilations codifiées. Ces images m’ont immédiatement rappelé cette séquence du « Trésor de la sierra madre [140] » où les bandits mexicains sont fusillés par l’armée nationale mise à la place de la police. Le chapeau d’un des bandits s’envole, le bandit demande à le récupérer, ce qui lui est consenti, il le replace sur sa tête, et la fusillade envahit l’espace sonore de la poussière soulevée par le vent. Pas un cri, pas une plainte, pas une revendication, ni un reproche. La mort était attendue depuis longtemps, comme chez ces jeunes Saoudiens que la nation a condamnés d’avance. Le racinement [141] n’a guère consisté qu’à ne pas chercher à échapper aux données d’un destin annoncé par la filiation. Ceci, en pays souverain et immensément riche.

Il en va autrement en pays conquis. Dans « Le problème du colon » tel que le pose et le résout Boris Vian, le vieux colonial, « poussé à bout, ne manque jamais de s’exclamer : Enfin, Monsieur, nous leur avons apporté la civilisation à ces gens-là ! Sur quoi un titi se lève dans l’assistance et s’écrie d’une belle voix de contralto : Si vous leur avez apporté la civilisation, faudrait peut-être les traiter comme des gens civilisés. Et le colon, superbe, répond d’une voix ample : Il n’y a rien à faire avec ces brutes ! [142] »

N’oublions pas, tout de même, que les grandes voix de la littérature française, pour être revendicatives, et quelquefois avec une hargne exemplaire, n’en sont pas moins celles de personnages qui eussent vécu comme leurs semblables si la mélancolie, la colère ou la maladie ne les avaient emportés au large de leur port d’attache. Ces appareillages horizontaux ont leur lyrisme, certes, mais sont-ce des voix du siècle ou seulement du choix opéré d’en haut par la magistrature du bien ?

Le mal est ailleurs. Et nous le savons bien.

Tout autre est le portrait d’Aimé Césaire qu’André Breton trace comme l’écriture même dans ce décidément bon livre qu’est Martinique, charmeuse de serpents [143]. Il m’a toujours semblé, mais depuis le temps a passé et c’est maintenant une quasi-certitude, que ce portrait est plus généralement celui de l’écrivain idéal selon Breton. En huit points :

 — 1. Cet écrivain est « engagé tout entier dans l’aventure », il dispose « de tous les moyens capables de fonder, non seulement sur le plan esthétique, mais encore sur le plan moral et social, que dis-je ? de rendre nécessaire et inévitable son intervention. »

 — 2. « C’est la cuve humaine portée à son point de plus grand bouillonnement, où les connaissances, ici encore de l’ordre le plus élevé, interfèrent avec les dons magiques. [144] »

 — 3. « J’ai été confirmé dans l’idée que rien ne sera fait tant qu’un certain nombre de tabous ne seront pas levés, tant qu’on ne sera pas parvenu à éliminer du sang humain les mortelles toxines qu’y entretiennent la croyance – d’ailleurs de plus en plus paresseuse – à un au-delà, l’esprit de corps absurdement attaché aux nations et aux races et l’abjection suprême qui s’appelle le pouvoir de l’argent. »

 — 4. « Ce poème n’était rien de moins que le plus grand moment lyrique de son temps. »

 — 5. « Un poème à sujet, sinon à thèse. »

 — 6. « Le don du chant, la capacité de refus, le pouvoir de transmutation spéciale dont il vient de s’agir, il serait trop vain de vouloir les ramener à un certain nombre de secrets techniques. Tout ce qu’on peut valablement en penser est que tous admettent un plus grand commun diviseur qui est l’intensité exceptionnelle de l’émotion devant le spectacle de la vie (entraînant l’impulsion à agir sur elle pour la changer) et qui demeure jusqu’à nouvel ordre irréductible. »

 — 7. « Derrière cela encore, à peu de générations de distance il y a l’esclavage et ici la plaie se rouvre, elle se rouvre de toute la grandeur de l’Afrique perdue [145], du souvenir ancestral des abominables traitements subis, de la conscience d’un déni de justice monstrueux et à jamais irréparable dont toute une collectivité a été victime. »

 — 8. « Il est normal que la revendication le dispute dans le « Cahier » à l’amertume, parfois au désespoir et aussi que l’auteur s’expose aux plus dramatiques retours sur soi-même. Cette revendication, on ne saurait trop faire observer qu’elle est la plus fondée du monde, si bien qu’eu égard au droit seul le Blanc devrait avoir à coeur de la voir aboutir. [146] »

Après cela, comment imaginer que Louis-Ferdinand Céline est plus grand que Césaire ? En tout cas, ce n’est pas au texte que je le demande. Car si Céline donne à l’écrivain les moyens d’une revendication tonitruante mais essentiellement xénophobe, que des scribouillards ne se privent pas d’évoquer pour aller encore plus loin dans la dépréciation de l’autre, Césaire offre le flanc de qui a trouvé le ton de la sagesse humaine et de la transmission orale. On a tort d’assimiler les gesticulations verbales, la petite musique, à la littérature qui est, sinon le silence dont nous parle Maurice Blanchot [147], au moins cette immobilité de contemplateur et d’homme d’action, qu’il ne faut pas confondre avec la paralysie des périodes de convalescence, les instants de désespoir ou les moments d’égarement de la raison aux prises avec son contraire et ses contradicteurs.

[…]

Patrick Cintas

La suite dans Cosmogonies, essai sur le roman,
       >>Texte intégral en ligne
       >>Édition en librairie


[139] Je n’en ai pas noté les références, trop occupé à lutter contre le sommeil que m’inspire d’ordinaire les programmes de télévision.
[140] John Huston – The Treasure of the Sierra Madre (1948).
[141] Terme barrésien, donc.
[142] Métabase subtile, remarque Vian qui se réfère dans cet article à une rhétorique pointilleuse héritée de l’école et de la tradition ! Dans « Textes et chansons » recueillis par Noël Arnaud.
[143] Entre la vélocité acquise d’André Masson et l’oxygène actif d’Aimée Césaire.
[144] J’associe ici librement le texte du « Cahier du retour au pays natal » à son auteur.
[145] Note de Breton : Léo Frobenius, se référant aux observations des navigateurs européens de la fin du Moyen Âge, écrit : »Lorsqu’il arrivèrent dans la baie de Guinée et abordèrent à Vaïda, les capitaines furent étonnés de trouver des rues bien aménagées, bordées sur une longueurde plusieurs lieues par deux rangées d’arbres; ils traversèrent pendant de longs jours une campagne couverte de champs magnifiques, habités par des hommes vêtus de costumes éclatants dont ils avaient tissé l’étoffe eux-mêmes ! Plus au sud, dans le royaume du Congo, une foule grouillante, habillée de « soie » et de « velours », de grands États bien ordonnés, et cela dans les moindres détails, des souverains puissants, des industries opulentes. Civilisés jusqu’à la moelle des os ! » (Cité dans Tropiques, nº 5, avril 1942)
[146] Les soulignements sont de moi.
[147] Maurice Blanchot – « Le livre à venir.Le dernier écrivain. »

 

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