Le perroquet de Louis Marette (24)

 

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Le perroquet de Louis Marette (24)

 

 

Lecerf cracha devant lui, entre les débris de meubles :

« Allez vous chamailler ailleurs, pedzouilles ! J’ai d’autres chats à fouetter.

— Tu nous menaces ? menaça Marette qui brandissait son Smartphone.

— Quand je casse les meubles, dit Lecerf en soulevant sa carcasse branlante, il vaut mieux ne pas me faire la conversation. J’y dis tellement n’importe quoi qu’on se sent insulté.

— Ah ! Si tu t’en prends à mon honneur de légionnaire… !

— Pfff ! Il y a légionnaire et légionnaire. Je confonds jamais, rassure-toi, « larbin inculte »…

— Ah ! professai-je sans hennir, c’est que l’expression larbin inculte est synonyme de salaud en langage sartrien…

— J’en ai la nausée… Maintenant filez avant que je m’y remette. J’ai une vocation à satisfaire, moi. »

Mais Dédé ne donna pas le signal de départ. Marette, qui est fidèle aux soumissions qui l’ont porté là où il est, sur mon dos, proposa à Lecerf de se joindre à nous :

« Ainsi tu seras libéré de tes travaux de Sisyphe, dit-il en lisant un de mes bouquins, et tu participeras à nos propres travaux en les critiquant systématiquement si c’est ton autre vocation…

— Mais j’y suis déjà, dans l’opposition ! Et puis j’aime casser mes meubles ! Personne ne m’empêchera de continuer à les casser !

— Hé mais c’est qu’ils ne sont pas à vous, ces meubles… couina Dédé qui sentait venir l’orage.

— Sans parapluie, fit Bousquet. Et sans paratonnerre. Ah ! On est mieux chez soi ! On y élève des perroquets à l’origine contrôlée.

— Des POC ? Je n’en avais jamais entendu parler… dit le nez de Dédé.

— C’est dans mes projets futurs et réalisables pour Mazères, confia Marette en osant se pencher sur Bousquet qui venait de trahir un secret mal gardé.

— C’est ridicule ! fit Dédé.

— Heureusement qu’on n’a pas besoin de lui pour se torcher ! » gloussa Bousquet qui en mettait partout, même sur Lecerf.

Mais celui-ci menaçait de mettre notre équipée en fuite. Marette, humilié mais réfléchissant à ce que pourrait lui coûter une pareille débandade du point de vue électoral, piqua des deux sur mes jambes de devant. Je ne savais toujours pas ce que cela voulait dire. Cette fois, je ne bougeais pas. Il repiqua. Et je me cabrai pour le désarçonner.

Lecerf saisit ma crinière et me parla dans l’oreille, comme Redford. Comme j’ai toujours rêvé de faire du cinéma, j’écoutais sa proposition. Il recula enfin pour que je puisse exprimer sa requête :

« Lecerf ici présent, scandai-je comme à la messe, ne dispose pas d’une monture et ne peut donc, en tant qu’élu municipal, se déplacer sans elle.

— Reconnaissons-le, fit Dédé qui entrevoyait une issue acceptable au conflit.

— Ah mais c’est non ! devança Bousquet en lâchant les longes. Personne me montera dessus ! Je veux bien comme me voie dans cet état puisque c’est ma nature et que je n’ai rien contre la nature… Au contraire j’en profite… Mais me retrouver au niveau de ce cheval et de cette vache, ah ça non ! »

Ça giclait ! Encore une minute de crise et il devenait plus propre qu’un sou neuf. Il fallait l’arrêter avant qu’il change de nature. On ne sait jamais avec Bousquet. Il peut même devenir homosexuel si on le laisse faire. Ce genre d’homme n’a pas de nature fixe.

« Et pourtant, dit Dédé couvert de merde, c’est la seule solution… Qu’en pensez-vous, Roger, vous qui appartenez au solutionnisme ? »

Je me grattais le crâne entre mes deux oreilles dressées. En plus, ça me faisait bander. Rêvassant, Dédé me reposa la question d’une manière plus engageante :

« C’est qu’on compte beaucoup sur vous, Roger ! Sans vous, nous ne sommes plus des personnages de fiction. On retourne à la niche. Eh bien moi je n’en ai pas envie ! Même si j’habite à Paris.

— S’il redevient homme, décréta Marette comme au Conseil, j’exige une clause qui m’autorise à le monter quand je veux !

— Et moi, dit tristement la vache, on a pensé à moi… ?

— À l’abattoir ! » criâmes-nous en chœur.

Même Lecerf avait condamné la vache. Mais elle reconnut que je m’étais mordu la langue.

« Ce n’est pas le moment de vous entretenir avec les animaux, dit Dédé avec autorité. Nous avons besoin d’une monture pour monsieur Lecerf qui souhaite voyager avec nous…

— Ce n’est pas que je le souhaite…

— Mais vous venez avec nous, n’est-ce pas ? Je ne me suis pas trompé sur vos intentions ? Je peux compter aussi sur vous ?

— À force de compter, fit Marette en se grattant la langue, on va s’aventurer dans des complications mathématiques que Maths Sup c’est rien à côté…

— Je demande l’avis de Roger ! Roger ! »

Je me mis au garde-à-vous. Un réflexe hérité du service militaire. Chaque fois qu’on me crie dessus, je deviens raide. J’aime ça, que voulez-vous…

« C’est compliqué, commençai-je.

— Ce n’est pas ce qu’on vous demande.

— D’ailleurs chaque fois que c’est compliqué, fit Marette en découpant un perroquet dans la feuille d’un arbre, je simplifie. On peut toujours compter sur moi pour simplifier, d’autant que je connais du monde. C’est que je sers à quelque chose, moi !

— Tu n’as pas l’air aussi con que tu es, ironisa Bousquet en ramassant autour de lui la merde que son énervement avait répandue.

— Si je l’avais, continua Marette sur cette lancée, Roger ne serait pas contraint d’en rajouter…

— Ce qui est bien dans la tradition française d’avant la Régence. »

Je vous laisse deviner qui fut l’auteur de cette remarque plus pertinente que comprise par les autres acteurs de cette scène. Passons. Je m’appelle quand on vient alors que Louis Marette vient quand on l’appelle. C’est ainsi et personne, pas même un zoïle au service de la justice d’État, ne changera une virgule à cette heureuse réalité environnante.

 

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