Le perroquet de Louis Marette (29)

 

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Le perroquet de Louis Marette (29)

 

LOUIS MARETTE
Le perroquet de Louis Marette (29)

Et je me retrouvai de nouveau libre de mes mouvements et de mon destin, prêt à m’aventurer aussi loin que possible dans ce désert d’Hypocrinde. Mais je n’avais pas l’intention d’aller plus loin, en Amérique par exemple. Je me demandais si la vache rêvait d’une Amérique sans abattoirs. Je n’avais pas le temps d’y penser moi-même. L’enfant devina mes intentions et empoigna ma crinière sans lâcher les pompons de son clairon. Dédé tenta d’attirer le regard de Bousquet pour le prévenir que j’allais profiter de la situation pour les priver d’un enfant qui restait encore à éduquer, mais le chasseur prenait grand soin de Marette comme si, au fond, il ne souhaitait pas le réveiller. Le rideau aurait pu tomber à ce moment-là. Et le spectateur caché dans les buissons en aurait été quitte pour attendre qu’il se relevât.

Mais on n’était pas au théâtre. La réalité s’imposait à nous. Marette dormait et les paroissiens du 11 novembre avaient envahi mon jardin où le perroquet s’était réfugié, d’après ce qu’en disait le soldat connu. Mais pourquoi mon jardin ? Pourquoi moi ? Le gosse me fit plier la jambe et posa un pied sur mon sabot à l’équerre. Nous allions déguerpir à la vitesse de la lumière qui éclairait nos chandelles.

« Sus ! » cria le gosse et ce cri me paralysa.

Par contre il réveilla Marette qui cria à son tour :

« Sus à quoi ? Je me rappelle plus !

— Hé bé ! bégaya Bousquet en nage. Suce au vert ! Suce au vert qui guérit les oiseaux de la pépie !

— Le choc l’a rendu amnésique… » constata Dédé en saisissant le clairon que le gosse ne tenait que par un de ses pompons.

Et Dédé souffla dans le clairon. Il en sortit un son si aigu que Marette vomit. Il avait la langue verte. Je bouchais les oreilles du gosse, tout soldat connu qu’il fût. Marette se remit debout pour être mieux compris. Bousquet trouva une cartouche qui n’avait pas souffert de sa noyade interrompue.

« Hé que veux-tu que j’en fasse ? rouspéta Marette. Je n’ai pas de fusil sur moi.

— Le mien est au fond de l’eau. Je vais la mettre dans le clairon… des fois, en temps de guerre, ça marche bien les balles dans le clairon. C’est que le combat finit par changer les mœurs. On ne peut tout de même pas nous en vouloir si on est revenu homme alors qu’on y était allé comme des gosses. Retiens la leçon, petit. Et laisse-moi faire ! Ça n’a jamais fait de mal à personne. »

Et de nouveau, Dédé souffla dans le clairon. Il était tellement stressé qu’il avait les pompons sur le nez. Marette, qui ne bandait plus depuis longtemps, vérifia la tension du nez en exerçant sur lui une pression adéquate. Il s’y connaissait en pression de nez, le Loulou. Le sien se laissait presser encore, mais avec l’âge, il pressait de préférence celui des autres. Surtout s’il s’agissait de jouer du clairon.

« Il va mettre plein de salive dedans, redouta le gosse sans se démonter.

— Ne t’en fais pas, professa Bousquet, j’ai mon écouvillon dans la poche. Même mouillé, il fait son travail si on s’y prend bien. Mais il faut d’abord lui brosser le poil. On est tellement proche l’un de l’autre que de le brosser, ça me fait encore de l’effet. »

Et le clairon de Dédé sonna une troisième fois. Plus raide que Simon à l’heure fatidique, il leva son index vers le ciel comme Baptiste chez Léonard.

« Il est temps de partir, décréta-t-il. Fini les enfantillages. Sans ma vache, je n’aurais aucune excuse à opposer à mes détracteurs. Et sans perroquet, Marette ne tiendra pas plus debout que ses arguments. Et comment expliquer que Bousquet ne ressemble plus ni de près ni de loin au Bousquet que nous connaissons tous ?

— Hé ! De près il ressemble encore, dit Marette. On le sent bien. Mais il est vrai que de loin, on est en droit de le confondre avec un  étranger clandestin. On pourrait lui tirer dessus, surtout qu’il a perdu son fusil et ne peut pas répondre aux provocations de l’opposition systématique qui m’attaque de toutes parts.

— Je persiste et je signe, insista le chasseur en montrant sa balle sèche : avec un clairon, je peux encore tirer. Donnez-moi un clairon et je tire !

— Mais sur qui, nom de Dieu ! »

C’est à l’invocation que vous avez reconnu ma voix… Je commençais à en avoir par-dessus la tête de ces pitreries d’élus localement identifiables. Je soulevai vivement le sabot sur lequel reposait encore le pied du soldat connu et il se retrouva avec ma selle entre les jambes. Sans fusil pour menacer notre fuite, nous pouvions encore attendre d’être compris.

« C’est un enlèvement ! protesta Marette qui aimait beaucoup les enfants.

— Il enlève beaucoup en ce moment, le Roger, fit Bousquet comme si on lui demandait de philosopher à mes dépens.

— Je garde le clairon, dit Dédé soudain prêt à jouer un rôle de premier plan dans ce concert d’intelligence. Ça peut servir en justice.

— Vous allez être enfin convoqué ! s’écria Marette.

— Comment ça « enfin » ?

— Je veux dire qu’on ne s’y attendait pas.

— Pour la broutille que vous savez… avoua timidement le nouveau clairon.

— Hé bé qué ? fit Bousquet en se crottant un peu avec ce qui traînait de fientes autour de lui.

— Divagation d’animaux domestiques… Je n’y couperai pas. Mais je garderai la tête haute. Et sans accuser Roger qui est la cause première de ce délit ! »

Il se frotta les yeux comme qui ne croit pas un mot à ce qu’il dit aux autres.

« Je ne t’en veux pas, Roger. Je paierai le prix fort. Il faut payer même pour les autres.

— Hé bé ça c’est un sacrifice ou je m’y connais pas ! » s’exclama Bousquet comme en prière au milieu des crottes qu’il foulait d’un pied connaisseur et heureux.

Mais Marette s’inquiétait en silence, luttant contre le dessèchement de son gosier. Il se serait jeté à l’eau pour en boire au moins un peu, mais la pression qu’exerçait sur lui l’angoisse d’être lui aussi un délinquant sans honneur lui arracha ces mots tragiques :

« Hé c’est qu’il divague bien un peu aussi, mon perroquet…

— Et Roger ? cria soudain Bousquet en puant de la bouche. Il divague pas, peut-être, le Roger. Avec ses gros sabots qu’il divague ! Et regardez toutes les traces qu’il laisse dans notre terre natale ! Il menace notre Histoire municipale avec ses divagations ! Laissez-moi mettre une balle dans votre clairon, monsieur Dédé ! Et je vous le transforme en silence éternel sur le champ ! Et dans la merde de mes oiseaux ! Que j’en ai beaucoup, des oiseaux ! Et que ça chie assez pour recouvrir éternellement les divagations de cet animal de trait et de portrait ! »

Disant cela, il s’était jeté à genoux dans un tapis de fientes fraîchement extraites des plus beaux anus migrateurs que le monde de la chasse eût connu. Il s’en couvrit la tête comme s’il était déjà dans son rôle de pleureuse à l’enterrement de la Presse et de la Littérature.

« Et même pire ! ajouta aigrement Marette pour sauver son commis troupier de l’emmerdement qui vaut une noyade. Non seulement il divague, le Roger. Mais il ne divague pas seul. Sauvez cet enfant des divagations de Roger ! Ne le laissez pas pourrir l’âme de nos enfants chéris ! Faites le taire ! Et que justice soit faite, bordel de Dieu ! »

À ces mots, Dédé emboucha le clairon du mauvais côté de sa personne.

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