Le perroquet de Louis Marette (30)

 

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Le perroquet de Louis Marette (30)

 

Le perroquet de Louis Marette (30)

En moins de temps qu’il n’en faut à l’oreille pour distinguer le pet du clairon, Dédé était rentré à Paris. Sans vache ni rupin, nos deux échevins, ravis de n’avoir plus rien à poursuivre, ce qui devenait imbuvable, s’engagèrent sur le chemin qui conduisait à ma maison. Ils y étaient, nous criait-on des fenêtres, attendus par un parterre d’uniformes et de tapis, car le perroquet s’était perché sur mon écritoire. Celui-ci était visible si la fenêtre de mon bureau était ouverte, ce qui était le cas en ce jour du 11 novembre. Personne, au passage, ne me demanda pourquoi je l’avais laissée ouverte alors que je n’étais plus dedans. On m’assura que Lecerf n’était pas apparu pour profiter de l’occasion.

Comme Bousquet avait pris soin de se couvrir de merde d’oiseau qui vaut bien toutes les autres même si on regarde d’assez près pour en mesurer les nuances olfactives, Marette avait consenti à remonter sur ses épaules pour le faire avancer plus vite, car le piqueur avait tendance à s’endormir sur les lauriers municipaux et particulièrement sur ceux que Marette avait décrochés dans le voisinage.

La perspective d’un perroquet n’était pas étrangère à leur entrain d’autant que ce volatile vert aux apparences liquides expliquait leur rendez-vous manqué avec la mémoire due à l’Être suprême qui conduit les peuples dans les impasses de la guerre et du crime contre l’humanité.

Je suivais avec le soldat connu sur mon dos. Il maniait le clairon comme personne, le faisant tournoyer dans sa main comme un cow-boy hollywoodien sa Winchester à canon scié. Il en jouait moins bien avec sa bouche, mais personne ne demande à un enfant d’imiter Montgomery Cliff alors que Jos Randall est à la portée de ses gènes.

Je ne sais pas si Lecerf nous avait devancés, mais nous dûmes reconnaître que le bruit de démolition qui traversait les murs d’une maison voisine de la sienne ressemblait fort à ceux qu’il avait pour mission divine de produire dans le but de dissimuler les faiblesses de ses objectifs politiques.

Nous ne nous arrêtâmes cependant pas, car l’heure avançait et nous craignions d’arriver après la capture du perroquet par des gens aussi expérimentés en la matière que des militaires en service et des anciens combattants. Le clairon nous annonça.

La foule compacte des officiants se scinda pour nous ouvrir le passage. Marette, prenant appui sur le mur percé de la fenêtre où le perroquet se distinguait nettement d’un flacon d’eau de source destiné à humidifier mes pensées, se jucha sur les épaules de Bousquet afin de haranguer les paroissiens sans avoir à s’égosiller au risque d’effrayer le prudent perroquet qui avait élu domicile chez moi et pas ailleurs à Mazères, détail qui devait, selon l’édile, avoir son importance.

On invita le soldat connu à cesser d’interrompre le discours en soufflant dans son clairon. Un clairon que personne ne reconnaissait pour sien, ce qui facilita l’appropriation. J’évitais de hennir pour ne pas me faire remarquer. Je m’étais arrêté devant mon propre portail.

« On ne descend pas un perroquet, commença un Marette très écouté, sans en avoir descendu beaucoup avant, d’autant que ce qui s’est passé n’a pas laissé de traces comme l’affirme mon chirurgien. Seul compte le dernier perroquet, celui qui sera suivi de bien d’autres si on ne s’y prend pas comme un manche, ce qui arrive aux débutants, si on admet qu’il y a un début à ce qui n’a pas de fin.

» Je ne vous apprendrai rien en affirmant ici que sans l’honneur qui me caractérise aucun perroquet ne serait entré dans mon existence sans risquer d’être renversé par la circulation qui déforme nos chaussées avec ce qui se trouve dessus si on n’y prend garde.

» Je veux dire par là, au cas où je serais mal compris, que je n’ai jamais agi dans le dos des perroquets. Je les ai toujours regardés en face, les yeux dans les yeux et le doigt sur la détente.

» Lever le vert n’est certes pas plus difficile que de lever un lièvre. Je ne dis pas le contraire, mais moins on le lève haut et plus il a de chance de s’en sortir pour revenir aussitôt plus vert que jamais. C’est un conseil que je donne à la jeunesse : l’honneur sans médaille ne vaut pas plus cher que ce qu’on perd à ne pas boire à sa santé.

» Je vois d’ici la levée de boucliers des opposants systématiques ! Et le rouge ? Que faites-vous du rouge, Monsieur le Maire ? Et le blanc qui va si bien à nos communiantes solennelles ? Pour obvier à toute critique systématiquement opposée à mon style, j’y ajoute le bleu de notre drapeau national ! Et le tour est joué !

» Mais revenons au vert qui marquera à jamais la mémoire éternelle de ce grand jour. Le vert sans perroquet, ce n’est plus du vert. Et le perroquet sans vert c’est du gâchis ! Je ne tolérerai pas que les partisans de l’incivilité se servent du perroquet comme prétexte pour le jeter par terre où il n’a aucune chance de servir à quelque chose d’utile ! Tout perroquet conçu à Mazères le sera dans le vert ou ne sera pas ! C’est moi qui vous le dis ! Et vous savez que quand je dis quelque chose, je me répète !

» Il n’y a pas de raison de se laisser faire par les anarchistes ! Je suis le seul et unique protecteur de la nature. Je le proclame haut et fort ! Le vert, c’est mon domaine. Et j’interdis qu’on me conteste le droit d’être le dépositaire de ses perroquets.

» Ayant toutefois distingué le perroquet du perroquet et le vert du verre, j’autorise la population à m’imiter. Je me donne en exemple ! Je fais don de ma personne ! Je me sacrifie sur l’autel où le perroquet saigne vert ou n’est pas un perroquet. Quoique qu’un peu de rouge et de blanc, pourvu qu’on se réclame du bleu pour le pousser devant en cas de durs combats, ne dépareillent pas si l’interruption se limite à lever le vert pour se resservir.

» Chers amis et complices, vous allez assister aujourd’hui, en ce grand jour de la mémoire et du devoir qui font bon mélange, au rite que je propose comme conclusion de toute cérémonie du genre : la descente du perroquet !

» Je souhaite, pour le bien des générations futures qui n’auront ainsi rien à nous reprocher, que cette descente devienne une tradition et que jamais le citoyen ne soit pris en flagrant délit de s’y soustraire par opposition systématique !

» Il faut que justice soit faite ! Et une fois faite, il faut en reconnaître le droit à recommencer autant de fois que nécessaire. Car en quoi consiste le nécessaire, mes amis, s’il ne veut rien dire ? Je vous pose la question comme je me la suis posée avant d’entrer dans le confessionnal pour de bonnes raisons. Un perroquet guérit de tout ! Et s’il faut encore le descendre, n’hésitons pas à nous donner raison !

» Je vais maintenant, grâce aux solides épaules de mon compagnon coloré comme il convient, descendre ce perroquet devant vous ! Ouvrez bien vos yeux, vous les jeunes qui n’avez encore rien vu ! Et voyez comme je mérite des médailles ! Après avoir grimpé sur cette fenêtre glissante, j’entrerai dans le bureau glissant de Roger et, retenant ma seule respiration, le glisserai sous le perroquet pour l’obliger à descendre. Mais attention ! Il ne descendra pas tout seul ! Il ne descendra pas sans moi ! Pas question de le laisser échapper cette fois.

» C’est ainsi que pour éviter toute nouvelle poursuite inutile, je fermerai la fenêtre derrière moi. Vous me verrez descendre à travers le verre. Vous n’entendrez peut-être rien, mais je vous laisse le plaisir de découvrir vous-même le bruit charmant que fait le perroquet quand il descend de son vert pour rejoindre la profondeur tellement profonde qu’il en faudra plus d’un pour la remplir si possible à ras bord.

» Mes amis, garde à vous ! Et silence dans les rangs ! Votre maire s’apprête à sacrifier un perroquet sur l’autel de l’honneur. »

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