La Passion de Louis Marette (7)

 

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Le perroquet de Louis Marette – texte intégral

 

La Passion de Louis Marette (7)

 

La Passion de Louis Marette (7)

Le ciel était d’un blanc de vierge folle. Ce fut la première pensée, quasi valéryenne, de Marette quand son œil s’ouvrit clairement. L’autre œil était encore occupé à détailler le contenu du prisme genre étagère où des verres étincelants sont suspendus la tête en bas. L’édile hésitait : refermer l’œil qui voyait ce qui se présentait à lui ou compter les ceintes reliques dont le prisme révélait les couleurs prometteuses. Il n’est jamais facile de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Pas besoin d’être maire municipal pour le savoir de longue date. Un tas de militaires, de policiers et autres instituteurs de la fonction publique vous le diront si jamais la question leur est posée entre chien et loup.

Louis Marette était mouillé, mais heureusement pas de l’eau du robinet ni même de celle des fontaines qu’on met en bouteille. Cette eau était un produit de condensation. Il ne pleuvait pas. C’était le matin, la voiture était couchée dans le fossé, un platane à figure humaine se plaignait d’une douleur d’origine traumatique et ce n’était pas encore l’heure d’aller au travail. La route, silencieuse comme une allée de cimetière, était sèche.

On entendait vaguement les bavardages de plusieurs perroquets qui tenaient conférence dans la broussaille. On ne les voyait pas. Impossible de savoir s’ils étaient encore verts. L’eau vint à la bouche de Louis Marette, ce qui le troubla comme l’absinthe. Il secoua sa langue quasiment morte, sa mâchoire ne valant pas mieux. Il savait où il était et dans quel état se trouvait son véhicule de patrouille. Lui-même ne souffrait pas, mais il tremblait tellement qu’il ne sut pas s’ausculter ni se palper. Il avait envie d’uriner. Couché comme il était, sur le dos face au ciel immaculé de conception dominicaine, il valait mieux se retenir. Mais attendre qui ? Il était passé où le baptiste !

Y songeant comme il eût évoqué la transparence inadmissible du verre, il referma l’œil qui voyait le ciel. Le blanc virginal fut aussitôt remplacé par la projection du prisme dans l’alignement des verres renversés. Il ne sut comment (mais tout s’explique, se dit-il) un verre bien vert appliqua sa circonférence à ses lèvres bavardes. Il se tut aussitôt. Ah ! et si c’était les pompiers ? Des fois, quand on se trouve en situation difficile, les pompiers vous appliquent un masque au relent mentholé et comme vous avez subi les vertiges du prisme newtonien, vous imaginez que ce pompier n’en est pas un et que quelqu’un se charge de nourrir vos appétences naturelles. Mais alors qui ? pensa Marette en frissonnant dans l’herbe humide du talus.

Soudain, un homme (si c’était un homme) apparut dans le prisme du côté du blanc qui est la somme de toutes les couleurs en science comme en goguette. Marette le reconnut ! C’était celui qui se faisait appeler Jim Morrison, un amateur de vélo qu’il avait rencontré dans un bled algérien du temps où l’État français (et non la France) massacrait de l’indigène et se faisait terroriser par lui. Jim Morrison, qui habitait dans une chaise paternelle (se souvint Marette car entretemps il avait consulté Wikipédia), se tenait droit comme un i, ni fier ni condescendant, sans sourire ni bouche ouverte. Jim ne disait rien.

Alors apparut sur l’épaule du baptiste un perroquet vert comme les prés au printemps. Un saint homme de perroquet qui se mit tout de suite à parler, sans doute à la place de Jim qui ressemblait maintenant à une statue de père blanc sans noirs dans son drap. Louis Marette tenta d’ouvrir son œil libre de prisme, mais ses paupières se contractèrent dans le sens contraire. Le prisme imposait le respect. L’édile chercha en vain le secours d’un agencement tricolore, mais ne trouva rien qui ressemblât à un drapeau claquant au-dessus de la sainte Croix et de son titulus.

 



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