Le perroquet de Louis Marette (22)

 

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Le perroquet de Louis Marette (22)

 

 

Dédé posa sa douce main molle sur mon poignet dur et nerveux. J’avais les sabots en fusion. J’allais hennir, mais je me retins de donner à ces vénérables reflets de la société française le spectacle de ma déroute intellectuelle et sentimentale.

« Si j’étais Roger, dit Dédé sans cesser de caresser mon poignet, je ferais en sorte qu’on nous excuse…

— Et avec des excuses ! s’écria Marette.

— N’en demandons pas trop tout de même… »

Je les tenais, d’une certaine façon. Mais je dois dire que dans ce genre de situation, qui ne m’est pas étrangère, je deviens paresseux et sans ressources autre que la paresse. Je bâillai en me tenant la mâchoire.

« Pour Marette, dis-je d’un air triomphant, tout le monde comprendra. Les cadavres de perroquets témoigneront de son innocente escapade. Mais pour vous, Dédé, les choses se compliquent…

— Expliquez-vous, mon ami !

— Comme l’orgueil ne vous a jamais étranglé, vous ne pourrez pas résister à l’envie de raconter comment, sans l’aide de personne, vous avez capturé la vache qui vous échappe, et échappe d’ailleurs à tout le monde depuis la fête de printemps. Personne ne vous excusera et tout le monde jasera dans votre dos. »

Dédé confia la longe aux mains de Marette qui en noua le bout à une de ses racines. La vache meugla doucement.

« Mais vous vous trompez, Roger… Ce n’est pas moi qui ai capturé la vache…

— Et qui donc je vous prie ? »

Bousquet ! Je ne l’attendais plus celui-là ! Il sortit du buisson en même temps que son odeur. Il avait l’air d’un moka au chocolat et au café. Une strate de merde à soi et une autre de bouse de vache. Et ainsi jusqu’au menton que cet amalgame chasseur immobilisait, à telle enseigne qu’il lui fallait incliner toute sa tête en arrière pour laisser passer le son de sa voix.

« Qui veux-tu donc, Roger, qui capture les animaux récalcitrants de ce canton si ce n’est le chef des chasseurs lui-même ?

— Et comment tu expliques que tu n’as jamais capturé un seul de mes perroquets ? fit Marette sournoisement comme s’il s’attendait à mettre Bousquet aussi mal à l’aise qu’un cancre à l’heure de la récitation.

— Je ne capture que les miens ! » jeta le chasseur dans le feu naissant entre lui et l’édile.

Dédé dressa sa petite carapace, car Marette venait de briser ses chaînes. Bousquet, englué dans sa chrématistique excrémentielle, tenta un redressement par le bilan, mais ne put guère que soulever un bras dégoulinant. S’il projetait ce que contenait sa main, nous étions tous mis hors de combat. Dédé agita ses pinces et en fit claquer les mâchoires. La vache me jeta un regard désespéré. Marette l’avait bien attachée à la plus grosse racine.

« Et comment expliquerez-vous votre absence de la cérémonie ? lâcha Dédé perfidement.

— Oui, triompha encore Marette. Comment tu vas expliquer ça ?

— Roger trouvera une idée, » dit Bousquet en montrant ses canines.

Il arma son bras qui se dressa et recula encore.

« Qui en veut en aura ! menaça-t-il.

— Il est temps de négocier, je crois, » proposa Dédé.

Sa carapace s’ouvrit et laissa voir deux ailes froissées.

« La situation n’est pas si compliquée que ça, professa-t-il. Loulou a soif, ce qui peut s’arranger. Bousquet sent mauvais, mais on est à la campagne. Tout le monde comprendra, même la préfète. J’ai retrouvé ma vache. Les enfants applaudiront, surtout si on hache la viande. Et Roger, j’en suis sûr, a une idée pour nous tirer de ce pétrin.

— Si vous me laissez réfléchir… Allons chez moi.

— Mais le perroquet est mort, s’écria Marette. Je l’ai descendu. Je sais de quoi je parle.

— Pas toujours, fait Bousquet. Des fois tu ne sais pas.

— Oui, mais tout le monde comprend. Même l’opposition.

— C’est parce qu’elle est systématique. Sinon elle ne comprendrait pas. »

C’était reparti pour un tour. Dédé lâcha mon poignet et se mit en devoir de rassembler les feuilles que Marette avait découpées en forme de perroquet d’arbre.

« Je monte sur la vache, dit-il. Ce sera plus triomphal si je monte dessus. Loulou tu montes sur Roger. Et vous, Bousquet, vous suivez à distance. Frottez-vous bien aux buissons environnants. N’hésitez pas à polluer la nature.

— Et puis yen aura moins dans la douche de Roger, » fit Marette en enfonçant ses éperons dans mes jambes de devant.

J’avais oublié ce que cela veut dire. Néanmoins, j’avançai. On entendit encore la voix sinistre du clairon. La cérémonie s’achevait. Marette, qui en était l’ordonnateur, nous signala ce détail suivi d’un tas d’autres qui nous servirent d’ambiance musicale. Et soudain, alors que nous avancions comme des croisés en territoire musulman, le perroquet, le même ! traversa le ciel bleu de Mazères en répétant.

« Il est pas mort ! » cria Marette debout sur les étriers.

Puis il fouetta ma cuisse droite, criant toujours :

« Il retourne chez Roger, constata Dédé.

— Hue ! Roger ! Et sus ! Sus ! Sus ! »

Et tout recommença, mais dans l’autre sens. C’est fou ce qu’on passe de temps à lutter contre les apparences !

Le perroquet de Louis Marette (21)

 

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Le perroquet de Louis Marette (20)

 

 

Je ne sais pas combien de temps a duré la leçon, mais on a entendu la plainte douloureuse et mélancolique du cor ou du clairon. Cette fois, je n’ai pas frappé le sol de mes métalliques sabots pour empêcher Marette de se souvenir qu’on était un 11 novembre. J’en suis témoin : il s’en foutait.

On a commencé par découper des perroquets dans des feuilles. Des feuilles d’arbres. Elles étaient encore vertes ou à peine rougissantes.

« Le rouge, dit Marette qui virait en même temps à l’enseignant qui soigne sa dépression nerveuse, le rouge n’affecte pas la délicatesse tropicale du vert. C’est le docteur Sérié qui m’a refilé le virus, à un chouya près, parce que son rhum était d’origine équatoriale. Mais enfin, on ne va pas refaire l’histoire. Sinon on gagne la guerre d’Algérie. »

Tout en évoquant les souvenirs coloniaux des autres, son ciseau à feuilles vertes allait bon train. Une fois découpé, le volatile rejoignait la pile sur laquelle je posais mon sabot en guise de presse-papier. Le vent s’était levé, mais pas trop. Nous étions l’un et l’autre parcourus de frissons. Mais rien de plus. La lumière était idéale pour se livrer à des travaux de précision. Marette découpait. Et je pressais. Comme collaboration amicale, ça se posait là.

Il en a découpé au moins dix. Ça lui donnait des couleurs pas forcément vertes. J’avais ramené l’anéthol d’Espagne, où j’avais été artiste, et la menthe provenait de mon jardin ariégeois. Mais que le voile ici soulevé ne trahisse pas le meilleur de ses ingrédients. Il demeurera secret. Car comme il est de règle en ces temps de terrorisme que le romancier ne donne pas à lire la formule chimique des explosifs dont ses héros font un usage guerrier, de même on ne dira rien que les enfants puissent rejouer à l’abri de leur autorité de tutelle, d’autant que les facilités de communication ne leur sont pas étrangères. On finirait vite en nation verte liquide atteinte du psittacisme afférent. On a déjà assez de problèmes comme ça.

« Les perroquets en feuille d’arbre, dit Marette en remettant les ciseaux dans ma trousse, ne font pas longtemps illusion. Je suis calme pour l’instant, mais je te préviens : ça va me reprendre.

— Je t’écraserai le nez avec mon sabot…

— D’autres l’ont essayé avant toi ! Et ça n’a pas marché. À un moment donné, j’ai besoin de réalité. Je peux m’en passer, comme tu vois, mais elle revient toujours me dire la vérité.

— Je ne sais plus quoi faire de toi… Alors j’attends de savoir. Je te préviens moi aussi : ça peut durer longtemps. »

Marette lutta une bonne minute contre un hoquet émotionnel, puis il pressa ses lèvres contre un perroquet en feuille d’arbre. Il ferma les yeux pour que l’illusion fût complète. On en était là quand un buisson se mit à bouger. L’oreille de Marette, libre d’illusion parce qu’il ne s’en servait pas pour boire, frémit légèrement. Mais il était tellement troublé qu’il ne se rappelait plus si c’était la saison de la perdrix ou celle du ball-trap. Cependant, le perroquet le fascinait encore malgré l’absence de plumes.

J’eus un accès de colère qui souleva ma queue dans les mouches. Mais je me retins d’en exprimer le sang. Il me montait à la tête, comme chaque fois qu’un intrus se croit permis de jeter un œil sur ma propriété. Bien sûr, je n’étais pas chez moi. Et je n’étais que le geôlier de Marette, pas son maître. Et je n’étais pas non plus ce que certains venaient de s’imaginer en nous voyant sortir en trombe de ma maison, l’un sur l’autre. À tous les coups, un petit malin venait s’informer de nos pratiques sexuelles.

S’il nous observait depuis que nous avions commencé, en équipe soudée, à découper des perroquets dans des feuilles d’arbre, il était en droit d’avoir perdu ses repères pornographiques, lesquels relèvent toujours du stéréotype. Deux êtres qui se servent d’une paire de ciseaux et d’un sabot pour pratiquer le perroquet en feuille d’arbre, ou bien c’était une nouveauté pour lui et il allait en répandre la mode sur les réseaux, ou bien il avait un minimum de capacités intellectuelles et il était déjà revenu sur l’opinion qu’il avait de nous et plus particulièrement de moi.

Je procédai comme si je ne m’étais pas aperçu de sa présence et, glissant adroitement à la surface des pâquerettes ou du trèfle, je progressai vers lui qui ne devinait pas mes intentions. C’était du moins ce que je m’efforçais de croire, car, je l’avoue, j’avais la gorge serrée. Il arrive souvent, mieux que quelquefois, qu’on pense en trouver un là même où plusieurs n’attendent que vous pour s’amuser de vous.

Mes yeux tentaient un percement méthodique des feuillages toujours frémissants. J’allais me jeter dedans sans même savoir sur qui je tomberais. Pendant ce temps, Marette interrogeait les perroquets découpés. Seule sa voix chevrotante habitait la forêt. Tout le monde se taisait. Il me semble que le Raunier avait lui aussi perdu son filet. Les cressons s’étaient immobilisés dans ses courants aux pierres sombres et inattendues.

Comme j’hésitais toujours, Marette sortit un peu de sa torpeur pour me demander ce que je fabriquais dans cette « bizarre » position. J’étais saisi en plein grand écart à quatre pattes, car si deux d’entre elles m’avaient un tant soit peu rapproché du buisson hypothétique, les deux autres s’étaient accrochées à mon point de départ. Il arrive ainsi quelquefois (mais pas aussi souvent qu’on dit) qu’en cas de situation difficile on se retrouve dans deux endroits à la fois, celui où on était avant de se décider à agir, et celui où l’action qu’on a entreprise est sur le point de donner un sens à notre inquiétude. Je fis « chut » en secouant ma crinière, mes sabots étant occupés à de plus sérieuses attentes.

Mais je n’eus pas le temps d’aller au bout de mon explication. Dédé, car c’était lui, tomba de la vache et s’étala en plein sur le tas de feuilles découpées. Marette en conçut un roulé-boulé sans jeunesse à l’appui. Il s’emmêla dans les racines aériennes d’un chêne. Sa langue réduite à une peau de chagrin sortit tout entière de sa bouche, ce qui fit dire à Dédé que si elle était sortie d’une autre partie de son anatomie, il en aurait été quitte pour une belle peur !

La vache, imperturbable, avait encore les pattes dans le buisson. Dédé tira sur le licol pour la contraindre à entrer dans notre clairière à moi et à Marette. Elle résista.

« Je la tiens, dit Dédé. Elle m’aura fait courir, la salope !

— Et le 11 novembre ? murmura Marette sans chercher à se libérer des racines qui l’entravaient.

— Ce sera sans nous, dit Dédé d’un air satisfait. Entre la vache et la mémoire, j’ai choisi la vache.

— Comme moi ! J’ai choisi le perroquet. Sauf que je ne le tiens pas. Roger m’a fait prisonnier. Ensuite il m’a contraint à découper des perroquets dans des feuilles d’arbre.

— Sycophante !

— Ah mais c’est que ce n’est pas bien joué, Roger ! s’écria Dédé. Prisonnier sans perroquet, c’est déjà très dur pour un habitué. Mais prisonnier avec de faux perroquets, en feuille d’arbre par-dessus le marché, c’est un crime contre la nature humaine de Loulou.

— C’est facile pour lui qui est un cheval !

— Traître !

— Je ne sais pas comment je vais arranger ça, » dit Dédé en se tenant le menton.

Il réfléchissait tandis que Marette se plaignait d’autre chose que de ses entraves.

« Tout ça est bien joli, dit-il sans perdre son air pensif, mais quand il va falloir expliquer pourquoi on n’était pas là…

— Calléja s’est excusé, je parie…

— Il s’est fait un certificat… C’est un médecin…

— Et le général Larima ?

— Il rime toujours à rien.

— Je m’en doutais, grogna Marette. On est les seuls honnêtes hommes (il prononçait zonètezome) du troupeau patriotique. Et on n’a même pas une excuse pour expliquer notre lapin. Ah ! On est bien, té ! Tout ça à cause de Roger !

— Tu le hais donc ?

— Comme si je commençai à comprendre ce que c’est la haine. Et pourtant, j’ai beaucoup haï.

— Qu’en pense Roger ? »

la suite la semaine prochaine…