La Passion de Louis Marette (8)

 

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La Passion de Louis Marette (8)

 

La Passion de Louis Marette (8)

« Je me suis pété quelque chose ! » s’écria Louis sans pouvoir se palper.

Il était vert. Sa langue tentait d’explorer sa dentition, mais elle avait perdu tout pouvoir de sensibilité. Impossible de compter les dents ou au moins de s’assurer qu’il n’en manquait pas. Il agitait des doigts crispés comme ceux du condamné que le gaz emporte avec lui. Heureusement que le perroquet était vert ! C’est qu’on ne sait jamais avec les prismes… Le vert vous tient à la réalité comme la bouse à la botte.

« Je me suis pété quelque chose ! répéta l’édile au bord des larmes.

— Tu ne t’es rien cassé du tout ! beugla le perroquet en écartant ses ailes dont l’une chatouilla l’oreille du baptiste.

— Hé bé moi je me sens comme si je m’étais pété quelque chose ! J’ai une de ces soifs !

— Bois ! » proposa  le céladon volatile.

C’était le mot magique. Mais seul le perroquet pouvait le prononcer. Tout autre impétrant le savait. Marette le savait. Il ouvrit la bouche et le perroquet y versa une bonne gorgée de son contenu. Marette s’illumina :

« Vous êtes mon saint-bernard ! s’exclama-t-il sans retenue. On devrait en mettre un tout les kilomètres sur nos françaises routes ! Ainsi, le Français qui en sort revient sur le droit chemin.

— C’est exactement ce que j’allais te proposer, ô mon neveu, psalmodia Jim en pressant le ventre du perroquet qui se montrait un peu avare de soins.

— Multiplions les perroquets ! cria Marette en levant le perroquet car il avait retrouvé la mobilité se son bras.

— Nous le ferons ! confirma le baptiste.

— Hourra ! »

Marette voulut se redresser pour augmenter le degré de son enthousiasme, mais son seul bras valide tenait le perroquet par le pied. L’autre bras demeurant impropre à la consommation, il ne lui servirait pas à se mettre au moins un peu d’aplomb. Il espéra un second miracle. Il prit un air façon Bernadette, claquant sa langue déjà sèche. Jim l’humidifia parcimonieusement. Elle frétillait comme un gardon dans un bocal féminin.

« Encore ! Encore ! Le décret est déjà prêt dans ma tête ! On me suivra comme d’habitude. Et Mazères sera la première terre française à peupler ses routes et même ses rues et pourquoi pas ses balcons et ses jardins de perroquets compétents en matière de secourisme et de bienfaits humanitaires !

— Laissons les discours pour demain, déclara le baptiste.

— Hé mais demain c’est aujourd’hui… s’étonna Marette. On ne remet jamais un perroquet au lendemain. C’est la règle… C’est que ça se gâte vite un perroquet !

— Mettons que je te donne celui-ci pour ton usage personnel, dit le baptiste. Au miracle du vin et du petit pain, tu ajouteras celui du perroquet. Ce sera le premier ajout à la canonicité de nos saints Écrits. Il y en aura d’autres. Car tu es Louis ! »

Cette dernière parole contenait, selon l’esprit de Marette qui conseillait encore un peu sa bêtise, quelque chose de sinistre. Ou de sinistrement conçu. Un peu comme un projet, fort différent du psittacisme routier encore à l’état d’esquisse, qui ne serait pas de votre invention…

 

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La Passion de Louis Marette (7)

 

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La Passion de Louis Marette (7)

 

La Passion de Louis Marette (7)

Le ciel était d’un blanc de vierge folle. Ce fut la première pensée, quasi valéryenne, de Marette quand son œil s’ouvrit clairement. L’autre œil était encore occupé à détailler le contenu du prisme genre étagère où des verres étincelants sont suspendus la tête en bas. L’édile hésitait : refermer l’œil qui voyait ce qui se présentait à lui ou compter les ceintes reliques dont le prisme révélait les couleurs prometteuses. Il n’est jamais facile de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Pas besoin d’être maire municipal pour le savoir de longue date. Un tas de militaires, de policiers et autres instituteurs de la fonction publique vous le diront si jamais la question leur est posée entre chien et loup.

Louis Marette était mouillé, mais heureusement pas de l’eau du robinet ni même de celle des fontaines qu’on met en bouteille. Cette eau était un produit de condensation. Il ne pleuvait pas. C’était le matin, la voiture était couchée dans le fossé, un platane à figure humaine se plaignait d’une douleur d’origine traumatique et ce n’était pas encore l’heure d’aller au travail. La route, silencieuse comme une allée de cimetière, était sèche.

On entendait vaguement les bavardages de plusieurs perroquets qui tenaient conférence dans la broussaille. On ne les voyait pas. Impossible de savoir s’ils étaient encore verts. L’eau vint à la bouche de Louis Marette, ce qui le troubla comme l’absinthe. Il secoua sa langue quasiment morte, sa mâchoire ne valant pas mieux. Il savait où il était et dans quel état se trouvait son véhicule de patrouille. Lui-même ne souffrait pas, mais il tremblait tellement qu’il ne sut pas s’ausculter ni se palper. Il avait envie d’uriner. Couché comme il était, sur le dos face au ciel immaculé de conception dominicaine, il valait mieux se retenir. Mais attendre qui ? Il était passé où le baptiste !

Y songeant comme il eût évoqué la transparence inadmissible du verre, il referma l’œil qui voyait le ciel. Le blanc virginal fut aussitôt remplacé par la projection du prisme dans l’alignement des verres renversés. Il ne sut comment (mais tout s’explique, se dit-il) un verre bien vert appliqua sa circonférence à ses lèvres bavardes. Il se tut aussitôt. Ah ! et si c’était les pompiers ? Des fois, quand on se trouve en situation difficile, les pompiers vous appliquent un masque au relent mentholé et comme vous avez subi les vertiges du prisme newtonien, vous imaginez que ce pompier n’en est pas un et que quelqu’un se charge de nourrir vos appétences naturelles. Mais alors qui ? pensa Marette en frissonnant dans l’herbe humide du talus.

Soudain, un homme (si c’était un homme) apparut dans le prisme du côté du blanc qui est la somme de toutes les couleurs en science comme en goguette. Marette le reconnut ! C’était celui qui se faisait appeler Jim Morrison, un amateur de vélo qu’il avait rencontré dans un bled algérien du temps où l’État français (et non la France) massacrait de l’indigène et se faisait terroriser par lui. Jim Morrison, qui habitait dans une chaise paternelle (se souvint Marette car entretemps il avait consulté Wikipédia), se tenait droit comme un i, ni fier ni condescendant, sans sourire ni bouche ouverte. Jim ne disait rien.

Alors apparut sur l’épaule du baptiste un perroquet vert comme les prés au printemps. Un saint homme de perroquet qui se mit tout de suite à parler, sans doute à la place de Jim qui ressemblait maintenant à une statue de père blanc sans noirs dans son drap. Louis Marette tenta d’ouvrir son œil libre de prisme, mais ses paupières se contractèrent dans le sens contraire. Le prisme imposait le respect. L’édile chercha en vain le secours d’un agencement tricolore, mais ne trouva rien qui ressemblât à un drapeau claquant au-dessus de la sainte Croix et de son titulus.

 


La Passion de Louis Marette (6)

 

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La Passion de Louis Marette (6)

 

La Passion de Louis Marette (6)

« L’Enfer, c’est Saverdun, expliqua Louis Marette à Jim Morrison qui avait mis son bras dans les rayons de la roue avant pour arrêter la bicyclette descendante. Mazères, c’est en haut. On ne s’étonnera pas d’y trouver le Paradis.

— Sauf si c’est le contraire, suggéra la grimace douloureuse de Jim qui perdait du sang à la jointure. Des fois, c’est le contraire.

— Et d’autres fois, c’est le contraire du contraire, gloussa Marette en secouant la crète de son intelligence limitée. Je me rappelle parfaitement qu’on avait pris la direction de Mazères. Et ça montait… Donc Saverdun est en bas. Et on y va ! De plus en plus vite ! Que si ça continue, on va passer sur le corps de Calléja. Déjà qu’il m’en veut… Mais bon… à la vitesse qu’on y arrivera, on n’aura pas le temps de s’arrêter…

— C’est un effet d’optique, gémit le Door en se mordant l’intérieur des joues. Ou d’abus de prisme… Jamais route ne monta à Mazères ni ne descendit à Saverdun. On est sur le plat et on se fait l’idée qu’on descend alors qu’on veut monter…

— Oh moi, la psychanalyse… » fit Marette avec dédain.

Mais malgré ce que l’esprit de Jim entrevoyait, la bicyclette descendait et les emportait vertigineusement vers Saverdun. Dieu n’avait pas prévu ça ! Mais qu’avait-il prévu, cet impénétrable devant… devant quoi ?

Le véhicule ainsi monté dévalait la pente malgré la géographie des lieux dont on savait qu’elle était aussi plate que la poitrine d’une enfant de dix ans et un mois. Mais on avait beau se raisonner avec force, ça descendait du côté où on allait. Et ça montait du côté où on voulait aller parce que Dieu avait prévu de crucifier Marette, son deuxième fils de sa chair en expansion, sur la place publique de Mazères à la place des pissotières municipales. Jamais Dieu n’avait parlé du même crucifiement en place de Saverdun dont les pissotières sont aussi des pissotières, mais pas à Mazères !

Et pendant que Jim, nouveau JB, se livrait à ces réflexions more geometrico, ça descendait de plus en plus vite, selon la volonté de Dieu, certes, mais pas dans le bon sens. On s’éloignait de ce pourquoi on était venu après avoir passé une nuit agitée, façon Joseph K. Épouvanté à l’idée de finir son existence de poète dans la même pâtée que le maire de Mazères, avec peut-être du Calléja dedans, ce qui forçait l’odeur, Jim pensa à se désolidariser de l’ensemble qui allait exploser en arrivant au terminal, car il y en avait forcément un.

Mais à quoi pensait ce Dieu dont on ne sait même pas s’il existe ? Il avait pourtant bien précisé qu’il fallait « monter » à Mazères. Il n’avait rien dit sur le degré de la pente, certes, mais si Marette n’avait pas freiné, que se serait-il passé alors qu’on n’avait pas encore gravi le moindre degré ? Les faits démontraient maintenant que sans le freinage exercé par le maire de Mazères, on risquait de descendre si on était monté. Et si on était descendu, c’est qu’on était monté malgré le freinage, ce qui expliquerait comment l’auto du maire est allée à la rencontre du premier platane de la série.

 


La Passion de Louis Marette (5)

 

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La Passion de Louis Marette (5)

 

La Passion de Louis Marette (5)

La côte n’était pas pentue, mais JB n’en éprouvait pas moins le degré. L’anus coulissant sur sa tige d’acier, portant la selle en guise de béret et l’œil dans le prisme qui proposait à la langue de s’exprimer sur le terrain de la pédale, Louis Marette s’arcboutait comme s’il était le siège de l’effort que produisait le Door sans le clavier de Manzarek.

« Si Dracula me voyait ! s’écria l’édile.

— Si Dieu ne me voit pas, grogna JB, c’est qu’il n’existe pas.

— Blasphème ! Et contre-vérité. Si Dieu n’existait pas, j’aurais vu le platane et j’aurais traversé le champ du possible sans me plaindre de la soif.

— Si vous saviez ce qui va vous arriver…

— Je ne veux pas le savoir ! Les voies de Dieu sont impénétrables.

— Finissez-en avec cette cour d’école, potache ! Lords ! New Creatures !

— Oh ! J’essaie d’éviter les platanes !

— Non ! C’est moi. »

Jim, dit JB parce que tout commençait avec lui, se mit à fredonner un de ses succès, le souffle court car la côte penchait du mauvais côté depuis qu’ils avaient franchi sa ligne médiane. Le La lui manquait encore, mais il avait une mission à accomplir. Il avait été payé pour ça. Au début, il n’avait rien à voir avec les Doors, mais il s’était pris au jeu et maintenant ça ne lui déplaisait pas d’être pris pour un autre. Il ânonnait. Du sang de grison coulait sans ses veines. Marette, pourtant très occupé à apprécier l’effet des couleurs sur sa conduite, voulut changer de conversation, car il ne voyait pas où celle-ci allait le conduire.

« La théorie veut que les mélanges assomment leur homme, argumenta-t-il. Eh bé non ! J’en veux pour preuve que je sais encore distinguer le rouge du blanc. »

Il se sentit soudain très fier de posséder un pareil pouvoir sur les autres. Il pouvait même voir très nettement la limite exacte du noir et du blanc aussi bien que celle de ce même noir avec le rouge.

« Et pareil pour le jaune et le vert ! triompha-t-il en accélérant dans sa tête, car la bicyclette n’avançait plus malgré la sueur de Jim qui s’époumonait maintenant au lieu de fredonner comme en bas de la côte. Putain ! poursuivit Marette sans compatir, pour une côte, c’est une côte ! On n’en voit pas la descente. En parlant de descente…

— Oh ! Taisez-vous ! Gros plein d’être ! J’ai rien demandé, moi ! On m’a forcé ! Sinon je la descendrais maintenant, cette putain de côte !

— Hé té ! gloussa Marette, c’est que je suis destiné. À quoi, j’en sais rien. C’est vous qui le savez. Mais vous ne dites rien.

— Pour une surprise, c’est une surprise !

— Je serais ravi d’en être surpris plus qu’étonné… »

Jim gémit une parole, mais sans l’air, ça ne valait plus rien. Et une seconde plus tard, il recommença à gémir, mais sans se soucier de l’air, ce qui se fit entendre :

« Mais putain de maire à la con ! rugit-il sans cesser de s’arcbouter. Vous serrez le frein ! Ce conard d’élu me serre le frein ! Et on n’avance plus ! Forcément !

— Tout s’explique… » constata Marette comme au confessionnal.

Et comme il allait cesser de faire pression sur la poignée concernée par son erreur, Jim d’un saut passa devant la bicyclette, serrant la jante et son boyau entre ses genoux tétanisé.

« Serrez ! Mais serrez donc, salaud sartrien ! Sinon on va descendre ! Et dans le mauvais sens ! »

Mais il était trop tard pour expliquer. Marette ne commençait même pas à comprendre. Il lâcha la poignée. Le vélo entreprit de continuer son effort dans l’autre sens. Dans le sens de l’accélération, lequel est toujours bien plus difficile à maîtriser dans le… sens commun. Il perdit les pédales, la selle glissa sur son front, lui donnant l’air d’un Apache de la rue Quincampoix, et son anus se laissa aller au plaisir d’une profondeur dont la mesure ne trouvait d’explication que dans le sens newtonien de l’oblique descendante. Quelque chose se passait entre le prisme vissé dans l’axe du guidon et la tige nécessaire à la fixation de la selle. « Ça faisait, se rappela plus tard Jim Morrison à l’heure de sa mort, new ton new ton et je glissais sur mes semelles en proie à la fusion de l’asphalte, en direction de Saverdun maintenant, car on s’éloignait de Mazères. À quel endroit de cette route fameuse ? On se demande. »


La Passion de Louis Marette (4)

 

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La Passion de Louis Marette (4)

 

La Passion de Louis Marette (4)

L’œil était dans le prisme ! Pas ailleurs ! Et il le regardait !

Pas moyen de s’en défaire ! D’autant que Jim veillait au grain.

Ce JB des temps modernes en savait long en matière de prisme. Ça giclait, non pas dans tous les sens comme on pisse, mais selon ce qui parut relever, dans l’esprit de Louis Marette, d’une mathématique digne de l’ectoplasme de Grothendieck en phase terminale. Il y en avait de toutes les couleurs. Et ça chantait chacun sa chanson. Ça en faisait des expériences existentielles !

« Ils peuvent pas en dire autant ! » beugla Marette en caressant du bout de son index tremblant la tactilité de son écran obstinément noir ou éteint selon qu’on parle du cerveau ou de sa mort.

JB (appelons-le comme ça) observait le maire de Mazères empêtré dans les rayons de sa bicyclette, laquelle était fournie gracieusement par Dieu lui-même pour pallier le défaut de véhicule. D’ailleurs, une brigade d’anges célestes s’employait à hisser ledit véhicule sur un diable.

Louis Marette actionna la sonnette comme s’il revenait en enfance. Il dévissa la selle et s’appuya sur les pédales. Heureusement, JB assurait l’équilibre de l’ensemble, ce qui n’eût pas déplu à Alexandre. Sur le guidon, à l’endroit où se rencontrent la perpendiculaire au roulage et la verticale de la direction elle-même positionnée à angle droit de la direction imprimée par la manœuvre de JB, le prisme scintillait dans la paupière excitée de l’édile.

Ainsi harnaché, l’ensemble Marette-vélo-prisme s’arracha à la gravité de la situation et prit la direction de Mazères. Les anges achevaient leur travail par l’assujettissement du véhicule primaire au châssis d’un autre moyen de locomotion qui s’apprêtait à quitter les lieux. Des pandores immobiles chuchotaient non loin.

Et Louis Marette entreprit, guidé par JB mais ne le sachant pas, de rentrer chez où il a les mêmes habitudes, mais avec plus d’entrain. Déjà, la route lui sembla longue. Il fit une pause bien méritée en passant devant les képis qui s’offrait à une éventuelle régurgitation de couleurs prismatiques. Eux non plus ne voyaient pas le baptiste. Et Marette passa sans perdre une goutte.

Un peu plus loin, à l’ombre horizontale qui traversait la route perpendiculairement, il stoppa net, ce qui surprit l’accompagnateur de ce périple tandis que l’œil de séparait brusquement de son prisme et que l’absence de selle se faisait sentir tout aussi profondément. Le maire de Mazères poussa un petit cri dans le genre pleureuse de Meursault, mais son esprit était trop occupé à réfléchir pour s’en apercevoir. Il pensait soudainement à l’étrangeté de la situation, tout haut :

« Je suis venu, j’ai bu, j’ai vu, murmura-t-il comme dans un goulot qui s’achève sans rien dedans. Et j’ai quelque chose dans le cul. Quelque chose de dur qui m’empêche de me plier sur moi-même comme il est d’usage de le faire quand il s’agit de mesurer l’urgence de la situation. Je suis tellement mal que je n’arrive pas à me dépêcher d’arriver. Si je continue comme ça, quelqu’un arrivera avant moi et il faudra que j’explique pourquoi mon auto est chez le garagiste. »

Comme il parlait de la sorte, le prisme clignota. Il était en verre mais ne contenait pas les couleurs comme un verre contient ce qu’on y met. En voilà une profondeur de réflexion !

« Il ne me manque plus que la couronne de pines ! » s’écria le maire de Mazères qui avait appris cette grossière interprétation homophonique dans la cour d’une école où il s’entraînait déjà à différencier les couleurs selon leurs degrés d’intensité.

Il ne s’aperçut même pas que sa langue avait fourché.

 


La Passion de Louis Marette (3)

 

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La Passion de Louis Marette (3)

 

La Passion de Louis Marette (3)

On en serait resté là si Louis Marette n’avait pas aperçu, dans la broussaille de la route qui chemine entre Saverdun et Mazères, comme l’ombre verte d’un perroquet de fond de verre. Pas facile, reconnut Jim, de faire la différence entre le vert d’un feuillage et celui d’un verre dont le contenu revêt la même vibration optique. Mais Louis Marette connaissait cette science comme s’il l’avait inventée.

Cependant, afin de ne point agacer le maître incontesté de l’univers (si l’on s’en rapporte aux ragots évangéliques), Marette ne quitta pas son œil du prisme et s’approcha de l’objet de sa soif uniquement par mécanisme optique, car le prisme, comme fusil, en était pourvu. Il actionna la bague dans le sens des aiguilles d’une montre et son œil pénétra le vert embusqué dans la broussaille.

« Eh putain ! s’écria-t-il. Je me suis pas trompé ! C’est un perroquet ! Ce qu’il en reste toutefois ! Si vous permettez, Seigneur…

— Tu as assez bu ! » grogna Jim en ordonnant à son orchestre trois secondes de cacophonie étudiée de longue date pour secouer les molécules étrangères à la composition ordinaire du cerveau.

Marette en conçut une grimace épouvantable, surtout de profil. Dieu grimaça aussi, mais à sa façon.

Jim revêtit son aube à ce moment-là. Louis Marette, étonné et même surpris, n’avait pas vu passer la nuit. Il sortit du fossé, le prisme collé à son œil. Son auto, immobile, gisait dans le même fossé, mais au pied d’un platane. Les feuilles affaiblies par l’été finissant avaient presque toutes chuté dans l’herbe non moins décolorée. Heureusement pour l’esprit de Marette, qui avait pensé vivre ses derniers instants au cours de la nuit, le prisme jouait parfaitement son rôle d’intermédiaire entre la réalité et ce qui est. Jim aussi était là, tout illuminé par les premiers rayons du soleil. Son ombre traversait la route et finissait dans le fossé opposé.

« En parlant d’opposition… fit Marette pour changer de sujet car celui-ci commençait à le mettre mal à l’aise.

— Il n’y a pas d’opposition qui tienne ! gronda Jim en ordonnant un autre rif de cordes et de peaux électrifiées. Tu es Louis et Louis tu resteras !

— Et si je veux pas ? protesta Marette tout en s’assurant que le prisme n’avait pas quitté son œil.

— Seul le Roi dit « je veux », scanda le maître des Portes.

— C’est vrai… » fit Marette en baissant la tête, ce qui anima le monde caché des herbes folles sous ses genoux.

Il se mit à réfléchir, l’autre œil fouillant la broussaille où le perroquet caquetait encore car personne n’avait touché à son verre. Il ne se passa pas une minute, ni trente secondes, peut-être pas même une… sait-on ce qui se passe vraiment quand Dieu s’en mêle et que le mal est déjà fait ? D’ailleurs, la mère de Marette, morte depuis longtemps, n’apparut pas comme il est de coutume. Rien n’apparaissait ! Même Jim avait rangé la goutte et tout son bazar dans sa panurgienne braguette.

 


La Passion de Louis Marette (2)

 

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La Passion de Louis Marette (2)

 

La Passion de Louis Marette (2)

La goutte perlait comme rosée du matin sur le fil à linge. Jim secoua alors ce qui lui restait de prépuce et le Grand Collecteur usa de son souffle serein pour porter la goutte sur la langue de Marette qui la claqua contre son palais. Il ne sut pas si c’était saint Emilion ou Blanc saint qui lui enseignait déjà à s’exprimer comme un prélat destiné à la prophétie.

Mais comme il était encore lui-même, il craignit d’avoir à souffrir de cette procédure somme toute ordinaire tant elle avait, par le passé et encore à venir, changé l’existence de tant d’innocents en relique de l’œuvre papale. Il se mit à gémir, un peu comme le rêveur pris au piège du sommeil profond et qui ouvre les yeux dans l’obscurité de sa chambrette.

« Je ne suis pas Louis ! Je ne suis pas Louis ! » hurla-t-il dans le crépuscule de la route qui mène de Saverdun à Mazères quand la coupe est pleine.

Le diable se débattait, l’œil collé au prisme qui semblait, vu de loin, enchâssé dans la bouche d’ombre du poète.

« Mais enfin, Loulou ! beuglait Jim Morrison dans son micro, tu es destiné ! Tu es destiné ! »

Marette grogna comme s’il tenait un fusil à la place du prisme. Il en ouvrit l’œil qui n’était pas dans la mire. Ce qui coupa net son effort : cet œil ne voyait rien. Il le referma dans la précipitation et y pressa un de ses pieds, car ses mains étaient occupées, l’une sur la détente et l’autre sous le fût. Ah ! il se serait sorti de ce saint pétrin s’il avait été en chasse ! Mais il n’y avait plus de perroquet en vue. Il ne chassait pas ; il était trop destiné pour ça désormais. Il laissa ses mains retomber dans ses poches. Le prisme, de toute façon, était fermement tenu par la main du nègre de Dieu, lequel serviteur exhibait la goutte perlant dans le rayonnement que le prisme offrait au crépuscule en formation dans les platanes. Marette se servit de son œil vacant pour mesurer cette profondeur jamais vécue de son vivant. Il avait peut-être trop bu et il était en train de passer. Ses jambes, pliées à l’équerre, s’entrechoquaient sans toutefois produire le son qui permet au connaisseur de savoir si les deux verres sont pleins ou vides. Visiblement, l’édile avait changé de décor. Il se passait quelque chose d’inhabituel. Or, Jim parlait de destinée, usant d’une poésie digne d’Alfred de Vigny si Marette en avait déjà entendu parler. Jim se fichait de savoir si le maire de Mazères avait des références littéraires. Le moment était mal choisi pour en juger. Il resserra son emprise autour du prisme qui éjecta une étincelle.

« Aïe ! » fit Marette en prenant soin de ne pas s’en plaindre.

Il n’en ferma pas moins son œil. L’étincelle, tout électrisée de divins pouvoirs sur l’esprit en proie aux effets de la soif, repoussa doucement les paupières et c’est dans cet interstice que Louis Marette, bavant de culpabilité, estima que la goutte que Jim exhibait à son attention ne contenait rien de l’héritage paternel au sens civil du terme. Il vit à quel point c’était possible !

« Mon père ! » s’écria-t-il.

A ce cri, Dieu s’ébroua. Il poussa même un hennissement pour témoigner de la pertinence des écrits de Tolkien. On l’appelait ! Et de divine façon !

Jim s’interposa :

« Il veut dire SON père, » souffla-t-il dans l’éternelle oreille.

Dieu se calma et les feuilles des platanes de la route Saverdun-Mazères cessèrent de s’agiter. Le temps n’était pas à la brise qui annonce l’orage, jugea le puissant horloger de l’univers (si c’était lui…)

« Mais je SUIS son père ! murmura le seul, l’unique.

— Il ne le sait pas encore… fit Jim un peu contrit.

— Sa mère est sa mère toutefois, dit Dieu en guise d’explication définitive. Nous l’avons déjà dit, réaffirma-t-il.

— Avec Marette, dit Jim un peu sournoisement, il vaut mieux répéter… Psittacisme du verre… ou du vert, je ne sais plus…

— Soit ! dit le seigneur des lieux que nous habitons quand il s’absente. Que cela soit répété ! »

Et Jim, gonflant sa poitrine noire de poils, répéta :

« Louis ! Tu es Louis ! Cette goutte, jadis Dieu lui-même la plaça dans la matrice de ta mère qui n’était pas une sainte, certes, mais dont tu te montras digne tout au long de ta propre existence. »