La Passion de Louis Marette (4)

 

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La Passion de Louis Marette (4)

 

La Passion de Louis Marette (4)

L’œil était dans le prisme ! Pas ailleurs ! Et il le regardait !

Pas moyen de s’en défaire ! D’autant que Jim veillait au grain.

Ce JB des temps modernes en savait long en matière de prisme. Ça giclait, non pas dans tous les sens comme on pisse, mais selon ce qui parut relever, dans l’esprit de Louis Marette, d’une mathématique digne de l’ectoplasme de Grothendieck en phase terminale. Il y en avait de toutes les couleurs. Et ça chantait chacun sa chanson. Ça en faisait des expériences existentielles !

« Ils peuvent pas en dire autant ! » beugla Marette en caressant du bout de son index tremblant la tactilité de son écran obstinément noir ou éteint selon qu’on parle du cerveau ou de sa mort.

JB (appelons-le comme ça) observait le maire de Mazères empêtré dans les rayons de sa bicyclette, laquelle était fournie gracieusement par Dieu lui-même pour pallier le défaut de véhicule. D’ailleurs, une brigade d’anges célestes s’employait à hisser ledit véhicule sur un diable.

Louis Marette actionna la sonnette comme s’il revenait en enfance. Il dévissa la selle et s’appuya sur les pédales. Heureusement, JB assurait l’équilibre de l’ensemble, ce qui n’eût pas déplu à Alexandre. Sur le guidon, à l’endroit où se rencontrent la perpendiculaire au roulage et la verticale de la direction elle-même positionnée à angle droit de la direction imprimée par la manœuvre de JB, le prisme scintillait dans la paupière excitée de l’édile.

Ainsi harnaché, l’ensemble Marette-vélo-prisme s’arracha à la gravité de la situation et prit la direction de Mazères. Les anges achevaient leur travail par l’assujettissement du véhicule primaire au châssis d’un autre moyen de locomotion qui s’apprêtait à quitter les lieux. Des pandores immobiles chuchotaient non loin.

Et Louis Marette entreprit, guidé par JB mais ne le sachant pas, de rentrer chez où il a les mêmes habitudes, mais avec plus d’entrain. Déjà, la route lui sembla longue. Il fit une pause bien méritée en passant devant les képis qui s’offrait à une éventuelle régurgitation de couleurs prismatiques. Eux non plus ne voyaient pas le baptiste. Et Marette passa sans perdre une goutte.

Un peu plus loin, à l’ombre horizontale qui traversait la route perpendiculairement, il stoppa net, ce qui surprit l’accompagnateur de ce périple tandis que l’œil de séparait brusquement de son prisme et que l’absence de selle se faisait sentir tout aussi profondément. Le maire de Mazères poussa un petit cri dans le genre pleureuse de Meursault, mais son esprit était trop occupé à réfléchir pour s’en apercevoir. Il pensait soudainement à l’étrangeté de la situation, tout haut :

« Je suis venu, j’ai bu, j’ai vu, murmura-t-il comme dans un goulot qui s’achève sans rien dedans. Et j’ai quelque chose dans le cul. Quelque chose de dur qui m’empêche de me plier sur moi-même comme il est d’usage de le faire quand il s’agit de mesurer l’urgence de la situation. Je suis tellement mal que je n’arrive pas à me dépêcher d’arriver. Si je continue comme ça, quelqu’un arrivera avant moi et il faudra que j’explique pourquoi mon auto est chez le garagiste. »

Comme il parlait de la sorte, le prisme clignota. Il était en verre mais ne contenait pas les couleurs comme un verre contient ce qu’on y met. En voilà une profondeur de réflexion !

« Il ne me manque plus que la couronne de pines ! » s’écria le maire de Mazères qui avait appris cette grossière interprétation homophonique dans la cour d’une école où il s’entraînait déjà à différencier les couleurs selon leurs degrés d’intensité.

Il ne s’aperçut même pas que sa langue avait fourché.

 

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La Passion de Louis Marette (3)

 

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La Passion de Louis Marette (3)

 

La Passion de Louis Marette (3)

On en serait resté là si Louis Marette n’avait pas aperçu, dans la broussaille de la route qui chemine entre Saverdun et Mazères, comme l’ombre verte d’un perroquet de fond de verre. Pas facile, reconnut Jim, de faire la différence entre le vert d’un feuillage et celui d’un verre dont le contenu revêt la même vibration optique. Mais Louis Marette connaissait cette science comme s’il l’avait inventée.

Cependant, afin de ne point agacer le maître incontesté de l’univers (si l’on s’en rapporte aux ragots évangéliques), Marette ne quitta pas son œil du prisme et s’approcha de l’objet de sa soif uniquement par mécanisme optique, car le prisme, comme fusil, en était pourvu. Il actionna la bague dans le sens des aiguilles d’une montre et son œil pénétra le vert embusqué dans la broussaille.

« Eh putain ! s’écria-t-il. Je me suis pas trompé ! C’est un perroquet ! Ce qu’il en reste toutefois ! Si vous permettez, Seigneur…

— Tu as assez bu ! » grogna Jim en ordonnant à son orchestre trois secondes de cacophonie étudiée de longue date pour secouer les molécules étrangères à la composition ordinaire du cerveau.

Marette en conçut une grimace épouvantable, surtout de profil. Dieu grimaça aussi, mais à sa façon.

Jim revêtit son aube à ce moment-là. Louis Marette, étonné et même surpris, n’avait pas vu passer la nuit. Il sortit du fossé, le prisme collé à son œil. Son auto, immobile, gisait dans le même fossé, mais au pied d’un platane. Les feuilles affaiblies par l’été finissant avaient presque toutes chuté dans l’herbe non moins décolorée. Heureusement pour l’esprit de Marette, qui avait pensé vivre ses derniers instants au cours de la nuit, le prisme jouait parfaitement son rôle d’intermédiaire entre la réalité et ce qui est. Jim aussi était là, tout illuminé par les premiers rayons du soleil. Son ombre traversait la route et finissait dans le fossé opposé.

« En parlant d’opposition… fit Marette pour changer de sujet car celui-ci commençait à le mettre mal à l’aise.

— Il n’y a pas d’opposition qui tienne ! gronda Jim en ordonnant un autre rif de cordes et de peaux électrifiées. Tu es Louis et Louis tu resteras !

— Et si je veux pas ? protesta Marette tout en s’assurant que le prisme n’avait pas quitté son œil.

— Seul le Roi dit « je veux », scanda le maître des Portes.

— C’est vrai… » fit Marette en baissant la tête, ce qui anima le monde caché des herbes folles sous ses genoux.

Il se mit à réfléchir, l’autre œil fouillant la broussaille où le perroquet caquetait encore car personne n’avait touché à son verre. Il ne se passa pas une minute, ni trente secondes, peut-être pas même une… sait-on ce qui se passe vraiment quand Dieu s’en mêle et que le mal est déjà fait ? D’ailleurs, la mère de Marette, morte depuis longtemps, n’apparut pas comme il est de coutume. Rien n’apparaissait ! Même Jim avait rangé la goutte et tout son bazar dans sa panurgienne braguette.

 


La Passion de Louis Marette (2)

 

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La Passion de Louis Marette (2)

 

La Passion de Louis Marette (2)

La goutte perlait comme rosée du matin sur le fil à linge. Jim secoua alors ce qui lui restait de prépuce et le Grand Collecteur usa de son souffle serein pour porter la goutte sur la langue de Marette qui la claqua contre son palais. Il ne sut pas si c’était saint Emilion ou Blanc saint qui lui enseignait déjà à s’exprimer comme un prélat destiné à la prophétie.

Mais comme il était encore lui-même, il craignit d’avoir à souffrir de cette procédure somme toute ordinaire tant elle avait, par le passé et encore à venir, changé l’existence de tant d’innocents en relique de l’œuvre papale. Il se mit à gémir, un peu comme le rêveur pris au piège du sommeil profond et qui ouvre les yeux dans l’obscurité de sa chambrette.

« Je ne suis pas Louis ! Je ne suis pas Louis ! » hurla-t-il dans le crépuscule de la route qui mène de Saverdun à Mazères quand la coupe est pleine.

Le diable se débattait, l’œil collé au prisme qui semblait, vu de loin, enchâssé dans la bouche d’ombre du poète.

« Mais enfin, Loulou ! beuglait Jim Morrison dans son micro, tu es destiné ! Tu es destiné ! »

Marette grogna comme s’il tenait un fusil à la place du prisme. Il en ouvrit l’œil qui n’était pas dans la mire. Ce qui coupa net son effort : cet œil ne voyait rien. Il le referma dans la précipitation et y pressa un de ses pieds, car ses mains étaient occupées, l’une sur la détente et l’autre sous le fût. Ah ! il se serait sorti de ce saint pétrin s’il avait été en chasse ! Mais il n’y avait plus de perroquet en vue. Il ne chassait pas ; il était trop destiné pour ça désormais. Il laissa ses mains retomber dans ses poches. Le prisme, de toute façon, était fermement tenu par la main du nègre de Dieu, lequel serviteur exhibait la goutte perlant dans le rayonnement que le prisme offrait au crépuscule en formation dans les platanes. Marette se servit de son œil vacant pour mesurer cette profondeur jamais vécue de son vivant. Il avait peut-être trop bu et il était en train de passer. Ses jambes, pliées à l’équerre, s’entrechoquaient sans toutefois produire le son qui permet au connaisseur de savoir si les deux verres sont pleins ou vides. Visiblement, l’édile avait changé de décor. Il se passait quelque chose d’inhabituel. Or, Jim parlait de destinée, usant d’une poésie digne d’Alfred de Vigny si Marette en avait déjà entendu parler. Jim se fichait de savoir si le maire de Mazères avait des références littéraires. Le moment était mal choisi pour en juger. Il resserra son emprise autour du prisme qui éjecta une étincelle.

« Aïe ! » fit Marette en prenant soin de ne pas s’en plaindre.

Il n’en ferma pas moins son œil. L’étincelle, tout électrisée de divins pouvoirs sur l’esprit en proie aux effets de la soif, repoussa doucement les paupières et c’est dans cet interstice que Louis Marette, bavant de culpabilité, estima que la goutte que Jim exhibait à son attention ne contenait rien de l’héritage paternel au sens civil du terme. Il vit à quel point c’était possible !

« Mon père ! » s’écria-t-il.

A ce cri, Dieu s’ébroua. Il poussa même un hennissement pour témoigner de la pertinence des écrits de Tolkien. On l’appelait ! Et de divine façon !

Jim s’interposa :

« Il veut dire SON père, » souffla-t-il dans l’éternelle oreille.

Dieu se calma et les feuilles des platanes de la route Saverdun-Mazères cessèrent de s’agiter. Le temps n’était pas à la brise qui annonce l’orage, jugea le puissant horloger de l’univers (si c’était lui…)

« Mais je SUIS son père ! murmura le seul, l’unique.

— Il ne le sait pas encore… fit Jim un peu contrit.

— Sa mère est sa mère toutefois, dit Dieu en guise d’explication définitive. Nous l’avons déjà dit, réaffirma-t-il.

— Avec Marette, dit Jim un peu sournoisement, il vaut mieux répéter… Psittacisme du verre… ou du vert, je ne sais plus…

— Soit ! dit le seigneur des lieux que nous habitons quand il s’absente. Que cela soit répété ! »

Et Jim, gonflant sa poitrine noire de poils, répéta :

« Louis ! Tu es Louis ! Cette goutte, jadis Dieu lui-même la plaça dans la matrice de ta mère qui n’était pas une sainte, certes, mais dont tu te montras digne tout au long de ta propre existence. »

 


La Passion de Louis Marette (1)

 

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La Passion de Louis Marette (1)

 

La Passion de Louis Marette (1)

Aquí sí que se declaró bien la divina asistencia —ponderó Critilo— en disponer, no sólo los puestos y los centros de las cosas, sino también los tiempos. Sirve el día para el trabajo, y para el descanso la noche. En el invierno arraigan las plantas, en la primavera florecen, en el estío fructifican y en el otoño se sazonan y se logran. ¿Qué diremos de la maravillosa invención de las lluvias? Baltasar Gracían – El Criticón

 

Louis Marette connut d’autres perroquets. Outre le vert, dont il fut question plus haut, le rouge et son pendant le blanc, le noir même, avec ses reflets roses ou gris, le marron des jours de chiasse et le bleu du travail mal fait. On le vit dans le prisme de Newton comme dans celui de la perception.

Or un soir, de retour d’une virée providentielle qui provoqua maints agenouillements de la maréchaussée, Louis Marette regarda dans le prisme.

Et ce qu’il vit lui donna tant soif qu’il but.

Mal lui en prit ! Tant de voir que de boire !

Car Dieu, qui est toujours là quand il ne faut pas, lui révéla la vraie nature de son utilité (celle de Louis Marette) en ce monde qui ne peut plus s’en passer depuis que l’être humain a le choix entre le saucisson-beurre et le hamburger.

« Ma foi, se dit Marette (car il en avait une grande et une petite selon l’auditoire), ce que je vois doit bien exister puisque je le vois sous l’emprise d’une substance capable d’ouvrir les portes de la perception. J’ai pas lu Aldous Huxley, mais je l’ai rencontré dans un confessionnal… »

Il entendait même la voix de Jim Morrison qui lui disait ceci :

« Louis, tu es Louis !

— Mais c’est que je ne sais pas qui tu es toi-même ! Tu es bien chevelu comme Jésus, mais je crains de ne pas comprendre…

— Après Jésus, Louis ! Je m’appelle bien Jim ! »

Disant cela, sur le ton qu’on imagine sans plus de style, Jim se fraya un chemin dans le spectre qui apparaissait dans toute sa splendeur newtonienne. Marette recula, effrayé par cette soudaine déformation visuelle bien plus effrayante que celle qui affectait son pare-brise quand il rentrait chez lui après avoir levé le coude.

« La vérité n’affecte que les menteurs et les hypocrites, continua Jim. Voici ce qui est arrivé… »

Et Jim, qui n’était pas le nègre de Huck, mais celui de Dieu, ouvrit grand sa rabelaisienne braguette dont il exposa le contenu. Marette en perdit ce qui lui restait d’équilibre. Heureusement, la main de Dieu le sauva d’une chute à la renverse qui l’eût éloigné du prisme et mit fin à cette vision stupéfiante. Et l’œil de Marette, un instant séparé du prisme, se recolla dans sa lunette. Ce qu’il vit le remplit d’une foi comme il n’en avait jamais connu.


Le perroquet de Louis Marette – texte intégral

 

LE PERROQUET DE LOUIS MARETTE – TEXTE INTÉGRAL :


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Le perroquet de Louis Marette – texte intégral

 


LA SUITE DANS LE DEUXIÈME ÉPISODE DU VOYAGE EN PAYS D’HYPOCRINDE

LA SEMAINE PROCHAINE !

 


Le perroquet de Louis Marette (31)

 

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Le perroquet de Louis Marette (31)

 

LOUIS MARETTE
Le perroquet de Louis Marette (31)

Comme la fenêtre était ouverte, Marette n’eut pas à se forcer beaucoup pour mettre le pied dans mon bureau. Il referma aussitôt les battants derrière lui. Le soleil nous épargna des reflets qui eussent soustrait les gestes de l’édile à notre attention déjà assez crispée sans ça. On me demanda si je n’avais rien à dire à ce voleur de perroquet, mais je rétorquai que je ne possédais aucun perroquet et que celui-ci était rentré chez moi sans ma permission.

Nous fûmes nombreux à assister à la descente du perroquet. Il fut rapidement descendu. Marette, ouvrit la fenêtre pour exhiber le cadavre transparent. Il y avait bien encore un peu de vert sur les parois, mais nous n’étions pas exigeants à ce point. Nous nous attendions à voir le vert voler en éclat devant nos pieds agités. Marette, cependant, l’étreignait pour la photo. Le type de la Dépêche ployait et déployait son zoom dans un bruit de fermeture Éclair. Il n’y a pas de Presse locale sans caresse de projet personnel.

Le soldat connu se dressa sur ma selle pour entonner un cri de victoire. Les poitrines haletaient, secouant les ors et les rubans. La casquette de la préfète vola au-dessus de nos têtes. Quand soudain…

Soudain le cadavre du perroquet, dans la main de Marette, se mit à gigoter comme si la mort l’animait encore. Il n’avait pas mis longtemps à quitter ce monde, tant Marette avait soif de nous impressionner durablement. Ses nerfs voulaient encore s’accrocher à la vie. Mais ce qu’il empoignait dans ses griffes d’oiseau mort, ce n’était que la réalité. Il ne se distinguait pas des autres morts en ce sens. Le passage de la vie à la réalité ne dure jamais beaucoup, mais il arrive que l’un résiste plus que l’autre.

Croyez-vous que Marette eût saisi l’occasion pour commenter l’évènement en termes électoraux ?  Au contraire, il parut effrayé.

Nous nous regardâmes sans comprendre. Le soldat connu mordillait les pompons de son clairon. Même les médailles cessèrent de se distinguer des simples boutons.

Alors Marette diminua. Je rappelle qu’il était à la fenêtre, laquelle nous privait de tout ce qui se situait en dessous de sa ceinture. On ne voyait plus que sa tête épouvantée, comme si elle reposait maintenant sur le rebord de la fenêtre.

« Hé putain ! fit Bousquet. Qu’est-ce qui lui passe… ? »

Il s’en passait des choses dans mon bureau investi d’autorité par le maire de Mazères ! Il exhaussait le perroquet comme un calice. Et l’oiseau sortait de la mort aussi vite que Marette l’y avait fait entrer. Vous souvenez-vous de l’ange qui nous apparut au début de ce récit ? La question n’étant toujours pas de savoir s’il était mâle ou femelle, il se posa sur le rebord de la fenêtre, nous bénissant de son urine ou de son sperme.

La main de Marette s’ouvrit, comme contrainte par une puissance supérieure. Le perroquet allait-il se fracasser sur mon plancher, le mur de ma maison le soustrayant à nos regards ?

« Mais qu’est-ce que ce pitre est encore en train de nous faire ? » grogna quelqu’un qui ne semblait pas systématiquement opposé.

La main une fois entièrement ouverte, le perroquet agita ses ailes pour se maintenir en l’air, à l’endroit exact où Marette l’avait lâché contraint et forcé. Cette fois, la foule précipita ses genoux sur la chaussée. On n’entendit aucune plainte. L’ange projeta encore un jet liquide qui pouvait être vert mais le soleil en irisait tellement la parabole qu’il parut à nos yeux aussi beau qu’un arc-en-ciel.

Marette ne singeait pas. Mais avait-il singé en descendant le perroquet ? Et celui-ci se posa sur l’épaule de l’ange. Allait-il nous faire un discours ? Où était le curé ? Personne ne voulait rien rater du spectacle. Tant pis pour le curé ! Et pour ajouter au miracle, j’étais redevenu homme. Et le soldat connu était redevenu inconnu. Et Bousquet, qui n’était rien redevenu, chantait des louanges sans avoir soif. On vit des militaires redevenir aussi courageux qu’avant le premier combat et des policiers aussi fidèles que leurs chiens. Des maîtresses d’école redevinrent maîtresses. Mazères sentait le miracle à plein nez. Heureusement que l’évêque de Pamiers n’était pas là, sinon il n’y aurait pas cru et aurait fait venir son exorciste de service.

Voilà comment se termina ce récit. Le perroquet, tenant la main de l’ange, s’envola avec lui dans le firmament, poussé par un petit nuage cotonneux qui enveloppait leurs saintes plantes. Nous touchions enfin le bonheur. Marette était tellement ivre qu’il voulut sauter par la fenêtre pour se recevoir par miracle sur le sol dur et froid de mon parking.

Alors la voix de Dieu, qui ressemblait étrangement à celle de Dédé Trigano, descendit du ciel pour nous dire :

« Ce n’est pas le messie, bande d’idiots ! Il n’est pas encore né celui qui donnera raison à Moïse ! »

Fin du premier épisode
du Voyage au pays d’Hypocrinde

Le perroquet de Marette

Deuxième épisode bientôt


Le perroquet de Louis Marette (30)

 

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Le perroquet de Louis Marette (30)

 

Le perroquet de Louis Marette (30)

En moins de temps qu’il n’en faut à l’oreille pour distinguer le pet du clairon, Dédé était rentré à Paris. Sans vache ni rupin, nos deux échevins, ravis de n’avoir plus rien à poursuivre, ce qui devenait imbuvable, s’engagèrent sur le chemin qui conduisait à ma maison. Ils y étaient, nous criait-on des fenêtres, attendus par un parterre d’uniformes et de tapis, car le perroquet s’était perché sur mon écritoire. Celui-ci était visible si la fenêtre de mon bureau était ouverte, ce qui était le cas en ce jour du 11 novembre. Personne, au passage, ne me demanda pourquoi je l’avais laissée ouverte alors que je n’étais plus dedans. On m’assura que Lecerf n’était pas apparu pour profiter de l’occasion.

Comme Bousquet avait pris soin de se couvrir de merde d’oiseau qui vaut bien toutes les autres même si on regarde d’assez près pour en mesurer les nuances olfactives, Marette avait consenti à remonter sur ses épaules pour le faire avancer plus vite, car le piqueur avait tendance à s’endormir sur les lauriers municipaux et particulièrement sur ceux que Marette avait décrochés dans le voisinage.

La perspective d’un perroquet n’était pas étrangère à leur entrain d’autant que ce volatile vert aux apparences liquides expliquait leur rendez-vous manqué avec la mémoire due à l’Être suprême qui conduit les peuples dans les impasses de la guerre et du crime contre l’humanité.

Je suivais avec le soldat connu sur mon dos. Il maniait le clairon comme personne, le faisant tournoyer dans sa main comme un cow-boy hollywoodien sa Winchester à canon scié. Il en jouait moins bien avec sa bouche, mais personne ne demande à un enfant d’imiter Montgomery Cliff alors que Jos Randall est à la portée de ses gènes.

Je ne sais pas si Lecerf nous avait devancés, mais nous dûmes reconnaître que le bruit de démolition qui traversait les murs d’une maison voisine de la sienne ressemblait fort à ceux qu’il avait pour mission divine de produire dans le but de dissimuler les faiblesses de ses objectifs politiques.

Nous ne nous arrêtâmes cependant pas, car l’heure avançait et nous craignions d’arriver après la capture du perroquet par des gens aussi expérimentés en la matière que des militaires en service et des anciens combattants. Le clairon nous annonça.

La foule compacte des officiants se scinda pour nous ouvrir le passage. Marette, prenant appui sur le mur percé de la fenêtre où le perroquet se distinguait nettement d’un flacon d’eau de source destiné à humidifier mes pensées, se jucha sur les épaules de Bousquet afin de haranguer les paroissiens sans avoir à s’égosiller au risque d’effrayer le prudent perroquet qui avait élu domicile chez moi et pas ailleurs à Mazères, détail qui devait, selon l’édile, avoir son importance.

On invita le soldat connu à cesser d’interrompre le discours en soufflant dans son clairon. Un clairon que personne ne reconnaissait pour sien, ce qui facilita l’appropriation. J’évitais de hennir pour ne pas me faire remarquer. Je m’étais arrêté devant mon propre portail.

« On ne descend pas un perroquet, commença un Marette très écouté, sans en avoir descendu beaucoup avant, d’autant que ce qui s’est passé n’a pas laissé de traces comme l’affirme mon chirurgien. Seul compte le dernier perroquet, celui qui sera suivi de bien d’autres si on ne s’y prend pas comme un manche, ce qui arrive aux débutants, si on admet qu’il y a un début à ce qui n’a pas de fin.

» Je ne vous apprendrai rien en affirmant ici que sans l’honneur qui me caractérise aucun perroquet ne serait entré dans mon existence sans risquer d’être renversé par la circulation qui déforme nos chaussées avec ce qui se trouve dessus si on n’y prend garde.

» Je veux dire par là, au cas où je serais mal compris, que je n’ai jamais agi dans le dos des perroquets. Je les ai toujours regardés en face, les yeux dans les yeux et le doigt sur la détente.

» Lever le vert n’est certes pas plus difficile que de lever un lièvre. Je ne dis pas le contraire, mais moins on le lève haut et plus il a de chance de s’en sortir pour revenir aussitôt plus vert que jamais. C’est un conseil que je donne à la jeunesse : l’honneur sans médaille ne vaut pas plus cher que ce qu’on perd à ne pas boire à sa santé.

» Je vois d’ici la levée de boucliers des opposants systématiques ! Et le rouge ? Que faites-vous du rouge, Monsieur le Maire ? Et le blanc qui va si bien à nos communiantes solennelles ? Pour obvier à toute critique systématiquement opposée à mon style, j’y ajoute le bleu de notre drapeau national ! Et le tour est joué !

» Mais revenons au vert qui marquera à jamais la mémoire éternelle de ce grand jour. Le vert sans perroquet, ce n’est plus du vert. Et le perroquet sans vert c’est du gâchis ! Je ne tolérerai pas que les partisans de l’incivilité se servent du perroquet comme prétexte pour le jeter par terre où il n’a aucune chance de servir à quelque chose d’utile ! Tout perroquet conçu à Mazères le sera dans le vert ou ne sera pas ! C’est moi qui vous le dis ! Et vous savez que quand je dis quelque chose, je me répète !

» Il n’y a pas de raison de se laisser faire par les anarchistes ! Je suis le seul et unique protecteur de la nature. Je le proclame haut et fort ! Le vert, c’est mon domaine. Et j’interdis qu’on me conteste le droit d’être le dépositaire de ses perroquets.

» Ayant toutefois distingué le perroquet du perroquet et le vert du verre, j’autorise la population à m’imiter. Je me donne en exemple ! Je fais don de ma personne ! Je me sacrifie sur l’autel où le perroquet saigne vert ou n’est pas un perroquet. Quoique qu’un peu de rouge et de blanc, pourvu qu’on se réclame du bleu pour le pousser devant en cas de durs combats, ne dépareillent pas si l’interruption se limite à lever le vert pour se resservir.

» Chers amis et complices, vous allez assister aujourd’hui, en ce grand jour de la mémoire et du devoir qui font bon mélange, au rite que je propose comme conclusion de toute cérémonie du genre : la descente du perroquet !

» Je souhaite, pour le bien des générations futures qui n’auront ainsi rien à nous reprocher, que cette descente devienne une tradition et que jamais le citoyen ne soit pris en flagrant délit de s’y soustraire par opposition systématique !

» Il faut que justice soit faite ! Et une fois faite, il faut en reconnaître le droit à recommencer autant de fois que nécessaire. Car en quoi consiste le nécessaire, mes amis, s’il ne veut rien dire ? Je vous pose la question comme je me la suis posée avant d’entrer dans le confessionnal pour de bonnes raisons. Un perroquet guérit de tout ! Et s’il faut encore le descendre, n’hésitons pas à nous donner raison !

» Je vais maintenant, grâce aux solides épaules de mon compagnon coloré comme il convient, descendre ce perroquet devant vous ! Ouvrez bien vos yeux, vous les jeunes qui n’avez encore rien vu ! Et voyez comme je mérite des médailles ! Après avoir grimpé sur cette fenêtre glissante, j’entrerai dans le bureau glissant de Roger et, retenant ma seule respiration, le glisserai sous le perroquet pour l’obliger à descendre. Mais attention ! Il ne descendra pas tout seul ! Il ne descendra pas sans moi ! Pas question de le laisser échapper cette fois.

» C’est ainsi que pour éviter toute nouvelle poursuite inutile, je fermerai la fenêtre derrière moi. Vous me verrez descendre à travers le verre. Vous n’entendrez peut-être rien, mais je vous laisse le plaisir de découvrir vous-même le bruit charmant que fait le perroquet quand il descend de son vert pour rejoindre la profondeur tellement profonde qu’il en faudra plus d’un pour la remplir si possible à ras bord.

» Mes amis, garde à vous ! Et silence dans les rangs ! Votre maire s’apprête à sacrifier un perroquet sur l’autel de l’honneur. »