Louis Marette, inédit de James Joyce

 

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Je viens de lire une nouvelle inédite de James Joyce, l’écrivain irlandais. Ça s’intitule « Une salope ». Un chef d’œuvre de vérité qui ne l’envoie pas dire !

Ça se passe en Irlande, qui est un pays lointain. Et dans une ville de la taille de Foix, ni plus ni moins. Slut. Une ville assez grande pour abriter un tribunal.

Et ce qui est drôle, dans cette nouvelle, c’est que la cheffe de ce tribunal s’appelle Trifounette Getencule. On dirait un nom français. Et bien d’après mes recherches, c’est un nom irlandais. Du Sud…

Ça commence bien, hé ?

Au début, on voit Trifounette Getencule marcher dans la rue, une rue en pente. Elle monte. Où va-t-elle ? Au travail. Comme elle a envie de pisser, elle pisse dans un bar et se fait enguirlander par un mec qui la traite de salope sartrienne. Sartrian motherfucker en anglais. Le mec est anglais. Elle pisse et va au travail en rouspétant après les Anglais.

Comme dans ses autres nouvelles, Joyce s’arrête pour nous présenter le personnage. On en apprend de belles. Notamment, qu’elle est placardisée pour des raisons pas jolies du tout. Mais avec avancement, comme on fait en France quand un juge fait une connerie. On le vire, mais avec promotion. Bien sûr, Slut n’est pas Dublin. On s’en doute. Elle est tellement furieuse qu’elle n’arrive pas à se calmer depuis qu’elle est en poste dans ce tribunal que Joyce qualifie de minable. Une vraie furie. Ça la fait aller au cabinet une fois par demi-heure. Elle en chie !

Elle était tellement en colère quand elle est arrivée à Slut qu’elle a fait venir la Presse pour sa remise de médaille. Il faut dire qu’en plus de l’avancement, l’administration lui a donné une médaille. Et elle a voulu la montrer à tout le monde et en profiter pour se faire valoir en public. Comme ça ne lui suffisait pas de faire chier ainsi les slutais, elle a exigé que sa propre fille lui remette la médaille, et non pas le chef de la police comme on fait d’habitude. Mecago Enlaleche, qu’il s’appelait, ce flic. Il n’est plus là pour le dire. Maintenant, il y a une gonzesse, miss Arghlbeurk, un nom typiquement irlandais…

Bref, ce jour-là, Trifounette Getencule remontait la rue en pente pour aller bosser. Une rogne telle que ça la faisait suer. Arrivée dans son bureau, elle enfile sa robe et engueule tout le monde. « Ça va chier ! » dit l’une de ces personnes.

Et ça chie. Juste pour la satisfaire, on lui amène un type qui a un peu secoué un notable du coin. Trifounette Getencule en pisse de joie. Et elle condamne le prévenu à une grosse amende et à des dommages et intérêts qui laissent tout le monde pantois.

En suivant, un autre type qui avait peint de jolies choses sur les chiottes d’un lieu public s’en prend plein la gueule.

Et un autre qui avait volé « pour la vingtième fois » un billet de 20 euros est condamné à ne plus sortir de prison avant de s’être converti à l’Islam radical.

Une furie !

Mais tandis que les condamnés vacillent sous le coup qui leur est porté avec tant de violence, leurs avocats rigolent sans se gêner et les invitent à boire un coup à la santé de « cette conasse qui coûte cher à la société ».

Les condamnés voient ensuite leurs peines annulées ou grandement réduite par le chef du tribunal de Dublin. Mort de honte qu’il est.

Et un couillon qui n’avait pas voulu faire appel s’en mord les doigts.

Il y a ensuite une longue discussion portant sur ce système à la con qui permet à une conasse en colère, elle-même délinquante, de « coûter cher à la société » sans que l’État, qui la paye, n’intervienne pour faire cesser ce trouble manifeste.

Un des avocats, peut-être métaphoriquement, dit : « Je l’ai enculée une fois en espérant la calmer, mais elle n’a rien senti ! » Tout le monde rit, même les gens qui ne sont pas concernés, comme ça se passe souvent dans les nouvelles de James Joyce.

Et puis on rentre se coucher.

Trifounette Getencule rentre elle aussi, avec sa collègue qui est si laide. Un épouvantail ! Que Trifounette Getencule utilise pour effrayer les plus fragiles des prévenus. Mais laide ! Que Christophe Margerie était beau à côté d’elle. Mais elle, on ne pouvait tout de même pas lui coller une moustache pour qu’elle parût sympathique, genre gros bonhomme qui ne ferait pas de mal à une mouche. Avec une moustache, c’eût été pire. Tout était à refaire chez cette collègue indispensable. Elles se séparèrent en bas de la rue en pente, chacune allant à son domicile.

Trifounette Getencule était beaucoup plus en colère en fin de journée qu’en début. Et heureusement, à cette heure-là, il n’y avait personne à juger. Ce qu’elle en faisait, de cette colère, une fois rentrée chez elle, James Joyce ne le dit pas.

Et qui elle rencontre sous la Halle ? Louis Marette !

Putain ! Je relis, je rerelis. C’est bien Louis Marette. Je le reconnais. Dans une nouvelle de James Joyce. Heureusement qu’elle est inédite !

Je n’ai pas pu aller plus loin. L’émotion. Celle de lire un inédit joycien.

Mon voisin, qui aime beaucoup jardiner, me dit : « Vous avez dû mal lire. À l’époque de James Joyce, Louis Marette n’existait pas. Et Trifounette Getencule non plus. »

Comme je suis éditeur de profession, je demande à Gallimard si Sollers ne s’est pas foutu de la gueule du monde en publiant cet inédit. Gallimard me dit qu’on a tout vérifié et que c’est vraiment un inédit de Joyce. Et qu’en plus, c’est normal que Louis Marette et Trifounette Getencule n’aient pas existé à cette époque puisque ce sont des personnages fictifs.

Je ressors du Grand Véfour avec un doute, mais je prends le TGV quand même pour revenir à Mazères. Il me dépose intact dans la rue du docteur Sérié.

« Non, tu n’as pas rêvé, » me dit ma femme.

Je me couche. Et j’en rêve encore.

Le monde est mal fait, tout de même !

 

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